Le soir, son esprit s'ingéniait sans doute à songer avec quel mensonge il pourrait, le lendemain, faire une nouvelle dupe. Mais, parfois, son incorrigible ambition reprenait le dessus. Malgré toutes les désillusions, il se croyait encore appelé à jouer le rôle de sauveur dans les destinées du peuple corse. Qui pensait à lui dans l'île? Douze ans s'étaient écoulés depuis que les insulaires avaient posé sur sa tête une couronne de laurier. Et douze ans c'est bien long pour conserver la fidélité d'un peuple, surtout quand on n'a pas d'argent.

La dernière survivante des dames Fonseca, la sœur Françoise Constance recevait parfois des nouvelles du baron. Elle restait sa confidente. Il s'épanchait en phrases sonores lorsque des crises d'ambition le torturaient encore; il laissait couler sous sa plume les récriminations amères d'un homme, qui, arrivé au déclin de sa vie, ne voit dans son passé que des agitations stériles. Dans la paix du cloître, la religieuse avait médité sur la vanité des grandeurs de ce monde, car, le 22 juin 1748, elle écrivit à son roi pour lui conseiller de renoncer à ses desseins.

Le 25 juillet, il répondit à sa «très chère cousine et amie». La plupart de ses lettres étaient interceptées. Celui qui se rendait coupable de ces manœuvres déloyales était son correspondant de Cologne, qui avait été suborné par le nonce du pape. Cet ambassadeur remplissait plus volontiers la charge d'agent de Gênes que celle de ministre du Saint-Siège. Il ne recevait aucune nouvelle de Corse. Cependant, il avait envoyé quelques munitions dans l'île par un bâtiment anglais. Elles avaient été débarquées près d'Aléria; il le savait sûrement. Les insulaires semblaient être abandonnés de Dieu. Leur inconstance leur portait un grand préjudice. Ils avaient dans les cours une détestable réputation. Ses amis lui reprochaient les dépenses qu'il avait faites pour ces ingrats. Actuellement, il se trouvait à la campagne, chez un de ses parents; après quelques jours de repos, il comptait se rendre à Amsterdam. Il continuerait à travailler pour son peuple. «Du reste, votre conseil, ma bien chère amie, est bel et bon; mais l'honneur de mon nom est engagé de soutenir l'affaire au péril de ma vie.» Tous les Corses n'étaient pas perfides. Et quand même le seraient-ils sans exception, il voulait n'avoir rien à se reprocher. Il entendait leur laisser entièrement l'odieux d'un parjure. Lui, il ne faillirait pas! «Enfin, c'est une vilaine tragédie.» Une grande et fatale destinée pesait sur son existence. Être né pour un «pareil exploit», quelle misère! Ces malheureux opprimés ne l'avaient payé qu'en trahisons et maintenant ils étaient «bien justement châtiés de cette manière par décret certain de Dieu». L'histoire des païens et des sauvages n'offrait rien de semblable à la conduite de ses sujets envers lui[ [811].

En allant de Hambourg à Amsterdam, dans le courant du mois d'août, la chaise de poste, où était Théodore, versa. Par miracle, il en fut quitte avec quelques contusions à une épaule, à un bras et à la main droite. Il allait sans cesse par «voie et par chemin» pour mettre ses affaires en ordre; ce n'était pas chose facile: elles étaient toujours bien embrouillées. La sœur Fonseca, qui, à certains moments de recueillement, souhaitait que le roi renonçât aux vaines grandeurs, émue par ses paroles ardentes, reprenait parfois confiance dans les contingences humaines. Le 19 juillet, elle lui manda qu'on ne savait rien à son sujet, en Corse. Et, cependant, il ne manquait jamais d'écrire à chaque occasion. Il avait, au surplus, essayé de faire valoir ses droits au congrès tenu à Aix-la-Chapelle, pour mettre fin à la guerre de la succession d'Autriche; mais les plénipotentiaires n'avaient pas voulu les reconnaître. Tout cela n'était pas gai. Des souvenirs mélancoliques lui revenaient à l'esprit. «Cette nuit j'ai fait jour de ma naissance, disait-il, et j'espère que l'année que j'entre me sera plus heureuse que la passée[ [812]

Que fit-il exactement pendant son séjour en Allemagne et en Hollande, de 1747 à 1749? Il est difficile de déterminer ce point d'une façon précise.

Un moine du Brabant, qui, pour vivre, donnait des répétitions de droit public aux étudiants de l'Université de Leyde, a écrit la vie de Théodore à cette époque. Il a intitulé son factum: Anecdotes de la vie du fameux aventurier Théodore, baron de Neuhoff, pendant les années 1747, 1748, 1749[ [813]. Mais il faut accepter ce récit avec méfiance. Il a été composé pour être vendu à la république de Gênes qui, d'ailleurs, selon son habitude, a trouvé le moyen de se le procurer sans bourse délier. Le moine, pour faire sa cour aux Génois, a noirci Théodore de toutes les friponneries. C'est un réquisitoire. Néanmoins, Mouvet, ayant fréquenté le baron, pouvait parfaitement avoir connu certaines particularités. Seulement, pour en faire de l'argent, il les a amplifiées. Il n'aurait eu aucune chance de vendre un panégyrique.

Il raconte que le premier soin du baron, en arrivant à Cologne, après son départ forcé de Toscane, aurait été de se faire héberger, pendant deux mois, par une dame pieuse, la baronne de E. V..... Pour émouvoir sa compassion, il lui raconta une histoire de voleurs. Ses gens, durant son voyage, l'avaient totalement dépouillé, ne lui laissant que l'habit rouge qu'il avait sur le dos. La bonne dame lui remit neuf cents ducats. Elle eut, pour récompense, la satisfaction de payer un nombre infini de ports de lettres, car son hôte écrivait sans cesse, à tous les grands de la terre, disait-il.

A La Haye, il se serait fait avancer mille ducats par M. Rademacker, trésorier du prince d'Orange. Il demandait qu'on lui fournît des munitions pour lui permettre de rentrer dans son royaume. Il s'agitait; il s'insinuait auprès de tous les personnages et mentait toujours. Il avait fait, disait-il, des recrues en soldats et en officiers qu'il comptait revêtir d'uniformes bleus, verts et rouges. Il commanda même le drap nécessaire à l'équipement de six mille hommes. Cela est assez vraisemblable. Il avait l'habitude de faire faire des uniformes pour des troupes qui n'existaient que dans son imagination.

En Allemagne, il se retrouva avec d'anciennes connaissances, M. et Mme Borscherd, de Cologne. Quelques années auparavant, ceux-ci avaient déjà donné l'hospitalité au baron, qui s'était fait remettre par ces bons bourgeois des sommes assez rondes, sous prétexte de rechercher des trésors cachés dans leurs terres. Il affirmait qu'un esprit habitait dans leur propriété. Il fréquentait toutes les sorcières et tous les magiciens du voisinage pour donner quelque poids à ses dires. La désillusion ne put vaincre l'admiration que ces braves gens eurent toujours pour leur hôte. Ils payaient sans marchander.

Dans la suite, Théodore aurait essayé de se glisser jusque dans l'entourage du prince d'Orange par l'entremise de Lansberg, représentant des États-Généraux à Cologne, dont il avait su se faire un ami en l'éblouissant de ses hautes protections. C'était au moment où se tenait le congrès d'Aix-la-Chapelle. Le baron, parlant en souverain, avait déclaré que les députés des Corses, ses sujets, allaient arriver pour prendre part aux conférences, et faire reconnaître solennellement ses droits. Les députés ne vinrent pas, mais l'effet était produit. Il parla de cette intervention si souvent et avec une telle assurance, qu'on finissait par le croire. Après le congrès, Théodore aurait tenté l'escroquerie religieuse. En Hollande, il serait allé trouver des pasteurs protestants et leur aurait promis, moyennant une honnête somme, de faire embrasser aux Corses le culte réformé. Il avait en même temps de graves entretiens avec des prêtres catholiques. La situation religieuse dans l'île était sérieuse, par suite de l'ambition qu'avaient les Anglais de s'emparer du pays. Une fois maîtres de la Corse, ils arriveraient peu à peu à implanter le protestantisme. Mais, avec dix mille florins, il saurait empêcher cette éventualité de se produire. Il remettrait en gage le sceau de son royaume. Les prêtres effrayés s'occupèrent de réunir cette somme. Mais ils n'arrivèrent qu'à donner au baron de faibles acomptes, qu'il encaissait, en attendant le reste, afin de montrer son zèle pour la religion romaine.