Un jour, Théodore déclare qu'il a reçu des lettres lui annonçant que sa femme, quittant l'Espagne, était en route pour Paris. Il lui paraît convenable d'aller à sa rencontre. Sous ce prétexte, il part pendant la nuit. «Le matin, on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur et à son beau-frère. Il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de quel coté il a passé. Sa sœur, Mme de Trévoux, est désespérée[ [70].»
Je n'ai pu trouver nulle part la confirmation de ce vol.
Quoiqu'il en soit, il est certain que Théodore quitta Paris vers le milieu de 1720, et arriva en Hollande. A La Haye, il se serait rendu auprès du ministre impérial. Il lui remit un pli en le priant de le faire tenir d'une façon sûre au comte de Zinzendorf, chancelier de Charles VI. Les explications qu'il donna à l'ambassadeur autrichien furent sans doute très explicites, car la réponse de Vienne ne se fit pas attendre. Elle consistait en une lettre de change de cinq mille florins. Les renseignements dérobés à Paris, au sujet de la mystérieuse négociation entamée à Turin, auraient été reconnus exacts à Vienne et seraient arrivés dans un moment opportun: d'où la récompense immédiate[ [71]. Théodore était, ce qu'on pourrait appeler, un crocheteur de la diplomatie.
Puis il se serait mis en rapport avec un personnage, de passage en Hollande, et qui allait à Londres représenter une petite cour allemande. Ce personnage passait pour un très habile homme, mais Théodore était plus fin encore. Il ne tarda pas à reconnaître que les capacités qu'on prêtait au diplomate étaient toutes en façade. Se sentant plus apte à remplir les fonctions destinées au ministre allemand, Neuhoff aurait tenté de le supplanter en allant lui-même à Londres; mais ses manœuvres furent découvertes, et l'homme qu'il cherchait à léser partit pour l'Angleterre après avoir raconté son histoire partout, ce qui fit du tort à Théodore. Personne ne voulut plus l'employer.
La misère vint alors. L'argent fondait entre ses mains; partout il avait des créanciers.
En attendant un emploi, il apprit l'anglais. L'historien anonyme nous dit que «jamais, sauf M. de Voltaire, aucun étranger n'arriva aussi bien ni aussi vite à comprendre l'anglais». Mais, malgré toute son intelligence, il était à bout de ressource et de crédit. Pour se procurer le pain quotidien, il se fit virtuose, chimiste, «connoisseur en painture». Ces diverses tentatives ne furent pas couronnées de succès. Ni la musique, ni les sciences, ni la critique d'art ne lui donnèrent les moyens de subvenir à ses besoins[ [72]. Bien des hommes, avant de trouver leur voie, se sont essayés dans les différentes branches de l'activité humaine: professions, métiers ou arts. Je ne crois pas qu'il s'en soit jamais trouvé un seul qui ait poussé ces essais plus loin que Théodore, puisqu'il devait aller jusqu'à la royauté, métier qui d'ailleurs ne lui donna pas de quoi vivre.
Si à Paris la Bastille troublait son sommeil, en Hollande il voyait se dresser devant lui la prison pour dettes. La diplomatie lui fournit de nouveau quelques ressources ou tout au moins lui permit de fuir ses créanciers. Un personnage, établi dans les Pays-Bas, cherchait pour le compte de l'Empereur un homme retors et habile, capable d'accomplir une mission secrète en Italie. Il s'agissait de découvrir les intrigues que, disait-on, la France et l'Espagne entretenaient dans la péninsule. Le personnage trouva son homme en Théodore. Celui-ci partit. Il s'embarqua dans l'île de Voorne, et deux ou trois mois après on le vit parcourant l'Italie[ [73].
Ce pays, partagé en petits États, livré à toutes les convoitises étrangères, neuf pour lui, ouvrait un vaste champ à son ambition mal équilibrée. Que fit-il réellement en Italie? La question est difficile à résoudre. La renommée ne l'avait pas atteint encore et les certitudes manquent sur cette période de sa vie. La mission dont il aurait été chargé était sans doute peu importante, mais, pendant son séjour en Italie, Théodore allait faire des relations qui devaient avoir une singulière influence sur sa destinée.
On vit Neuhoff à Rome et on sut plus tard qu'il s'y faisait appeler le baron Etienne Romberg[ [74]. Dans cette ville, il fit la connaissance des dames Fonseca, religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, qui eurent toujours une foi aveugle dans l'aventurier et qui devaient le soutenir avec le plus touchant dévouement dans l'adversité. Il connut aussi à Rome un marquis, un comte, un docteur ès-lois, un simple drapier, toujours en quête de nouvelles protections ou à l'affût de dupes faciles. Son imagination, jamais à court, le poussa à se lier avec un moine qui cherchait le secret de la pierre philosophale[ [75].
C'était un de ces moines errants, comme il y en avait beaucoup en Italie. Ces religieux, rejetés d'un couvent, réfugiés dans un autre qui ne les gardait pas, vagabonds allant de cloître en auberge, étaient de tristes hères qui formaient ce que l'on pourrait appeler la bohême de l'église. Beaucoup étaient des détraqués tombés dans la magie noire, le grand œuvre et l'escroquerie.