Mais Théodore était l'homme des résultats positifs, tangibles et immédiats. Il avait bien pu s'en aller, le soir, dans les ruelles sombres, enveloppé d'un long manteau, retrouver son moine alchimiste. Tous deux, penchés sur les fourneaux mal éclairés d'une cire jaune, ils avaient pu épier le mystérieux travail de l'athanor et des cornues, au milieu de vieux grimoires à demi-rongés par les rats et couverts de fils d'araignée. Mais, comme la transmutation était lente, l'impatient baron se lassa. Il dit adieu au moine alchimiste et à la pierre philosophale et courut à Florence, toujours inquiet, furetant, combinant.
En 1727, Théodore se trouvait de nouveau à Paris. Un décret de prise de corps pour dettes fut rendu contre lui[ [76]. Il s'enfuit assez à temps pour éviter la prison.
Vers la même époque, il parut à Londres. Il aurait pris logement aux Armes d'Ipswich, dans Cullum Street, puis dans un café où il se serait tenu caché. Jamais il ne sortait, restant au lit, sous prétexte de maladie[ [77]. Craignait-il encore la poursuite de créanciers? C'est probable. Un rapport de police rapporte qu'il aurait filouté des marchands de Londres et qu'il aurait été obligé de fuir en toute hâte[ [78].
Le baron de Neuhoff reparut bientôt en Italie. On a prétendu qu'alors il aurait trouvé de puissants protecteurs à la cour du grand-duc de Toscane et qu'il aurait été «sur le point de lever un régiment pour le compte de l'Empereur[ [79]». Comme état de services, il faut avouer que cette quasi mission mérite peu d'être signalée. Mais ce n'est pas sans surprise qu'on lit dans le même auteur qu'en 1732 Théodore était résident de l'empereur Charles VI, à Florence[ [80]. Le fait est matériellement faux. Ce qui est plus vraisemblable, c'est l'histoire qui, vers la même époque, aurait signalé son passage à Livourne. Ce fut un coup de commerce, avatar assez naturel dans lequel réapparaissait le petit fils du drapier liégeois. En réalité, il fit une nouvelle dupe. Il y eut quelque mérite. Sa victime fut un banquier de Livourne, nommé Jabach.
Les historiographes de Théodore ont dit que les Jabach étaient juifs. Il n'en est rien. Ils appartenaient à une famille de riches banquiers de Cologne, véritable dynastie financière qui donna, entr'autres, le fameux Everhard Jabach, qui fut connu à Paris comme banquier et collectionneur, au XVIIe siècle[ [81]. Les membres de cette famille, disséminés en France et en Italie, étaient catholiques. Quelques-uns d'entre eux avaient fait leurs études chez les jésuites de Cologne. Jean Engelbert Jabach fut chanoine capitulaire de l'archevêché de Cologne, chancelier de l'Université de cette ville, et le Pape lui conféra la dignité de protonotaire. François-Antoine fut banquier à Livourne où il mourut en 1761[ [82].
Ce fut avec ce dernier, sans doute, que Théodore eût des rapports dont la maison Jabach ne paraît pas avoir eu à se louer.
Neuhoff, dont la famille avait des attaches à Cologne (son cousin Drost y était grand commandeur de l'Ordre Teutonique), avait dû trouver des facilités pour nouer des relations avec ses riches compatriotes établis à Livourne.
A cette époque, un banquier était déjà un personnage important et méfiant, peu accessible aux entreprises chimériques. Mais le baron avait un talent particulier d'insinuation. Soit qu'il se laissât prendre aux belles paroles de l'aventurier, soit qu'il y fut poussé par d'anciens souvenirs de famille, Jabach avança à Théodore des sommes importantes sous prétexte d'affaires commerciales. Le banquier s'aperçut vite qu'il était trompé, et, ne pouvant rentrer dans ses découverts, il fit mettre son client en prison. Celui-ci tomba malade et on dut le transférer à l'hôpital.
Comment désintéressa-t-il son créancier? Il est probable que Jabach eût pitié de lui et qu'il ne poursuivit pas la contrainte. Toujours est-il qu'au sortir de l'hospice, Théodore ne réintégra pas la prison. Il continua sa vie errante à la poursuite de la fortune.
C'est ainsi qu'il arriva à Gênes.