Le livre anglais, auquel j'ai déjà fait plusieurs emprunts, nous dit que Neuhoff était chargé par la cour impériale de prendre des renseignements aussi précis que possible sur l'état de la Corse. Charles VI, après être intervenu dans les affaires de l'île, recevait de ses agents des rapports bien différents et inexacts. Le baron ayant appris que les représentants des Corses étaient Ceccaldi et Raffaelli, se serait abouché avec eux. Ce fut à la suite d'un rapport de Théodore, adressé à Vienne, que l'Empereur aurait ordonné au prince de Wurtemberg de conclure avec la république un traité qui, tout en laissant la Corse aux Génois, donnerait quelques libertés aux insulaires[ [83].
Il est plus vraisemblable de penser que Théodore à ce moment-là était un agent secret du duc François de Lorraine, gendre de Charles VI. L'époux de Marie-Thérèse se commettait volontiers avec les aventuriers, qu'il recevait dans les pièces les plus intimes de ses appartements. Il écoutait les propositions les plus extraordinaires. Il avait une politique à lui, qui s'élaborait en secret avec des agents interlopes. Ayant des vues de mesquine ambition sur la Corse, il était entré en rapports avec le baron[ [84]. Il nous faudra revenir sur les projets louches de François de Lorraine.
Il est d'ailleurs certain que les entrevues de Neuhoff avec les Corses n'eurent pas le caractère presque officiel que leur donne le livre anglais. Elles furent au contraire entourées du plus grand mystère.
III
Théodore changeait souvent de déguisement; c'était une nécessité pour lui. Il laissait des dettes partout où il passait, et il lui fallait s'ingénier à dépister des créanciers assez indiscrets pour chercher à le découvrir. En 1732, à Gênes, il s'était transformé en milord anglais.
Un certain Ruffino, corse, natif de Farinole, frère lai franciscain, de l'ordre appelé Observantin dans l'île, habitait Gênes depuis longtemps. C'était un de ces moines chirurgiens comme on en voyait beaucoup alors. Praticiens peu habiles et ignorants, ils gagnaient leur misérable existence à faire quelques menues opérations, apprises par routine. Ruffino se rendait souvent au Grand Hôpital où il exerçait son art rudimentaire.
Un jour il rencontra le milord. Le hasard fut-il la seule cause de cette rencontre? Y eut-il d'un côté ou de l'autre un calcul? On ne saurait le dire. Toujours est-il que le moine et l'Anglais se plurent. Ils parlèrent politique et la conversation tomba fort à propos sur les affaires de Corse[ [85].
Sans prendre aucune précaution oratoire, le milord déclara au religieux qu'il avait les moyens et le pouvoir de délivrer l'île de l'oppression génoise; mais Gênes était un mauvais endroit pour parler politique et surtout des choses de Corse, «de même qu'à Babylone on ne chantait pas les cantiques sacrés et que les chefs du peuple élu n'étaient pas libres pour traiter». Théodore conseilla donc à Ruffino d'aller à Livourne. Il se rendit également dans cette ville[ [86]. Ils purent désormais causer à l'aise, à l'abri des espions dont les rues de Gênes étaient remplies.
Le moine s'aboucha avec Ceccaldi, Giafferi et Aitelli. Ces corses, qui sortaient des prisons de la Sérénissime République, était animés d'un vif ressentiment à l'égard des Génois. Ruffino leur parla du milord avec enthousiasme. Théodore l'avait complètement convaincu, et il le représenta aux chefs comme le «Rédempteur» du peuple corse. Les insulaires attendaient un Messie; le milord arrivait à propos. Le moine le mit en rapport avec ses amis; Neuhoff fit sans doute connaître, alors, sa véritable identité. Il eut avec les chefs de nombreuses et longues conférences. Quels arguments fit-il valoir? Par quels artifices parvint-il à persuader aux Corses qu'il avait le pouvoir de délivrer leur pays? On l'ignore[ [87]. Toujours est-il qu'ils furent bien convaincus que le moine ne les avait pas trompés, et qu'ils tenaient, enfin, un «Rédempteur».
Théodore possédait une grande facilité d'élocution; il était insinuant et il savait mentir avec cet aplomb et cette force de persuasion qui en impose. Arrivé à ce degré, le mensonge est un art; il y était maître. Et puis, les Corses se trouvaient dans une disposition d'esprit où ils ne demandaient qu'à être convaincus. Le baron leur parla, sans doute, des secours qu'il se faisait fort d'obtenir de certaines puissances. C'était toucher la corde sensible; car les insulaires avaient cette idée fixe: obtenir l'aide d'un grand état quelconque. Il leur promit aussi probablement des canons, des fusils, de la poudre et des balles. Les Corses possédaient un goût très prononcé pour toutes sortes d'engins de guerre; du reste, ils avaient besoin de munitions pour faire la guerre aux Génois et les chasser de l'île. Il dut encore laisser entrevoir à ses nouveaux amis qu'il avait beaucoup d'argent à sa disposition; c'est un argument qui a toujours été décisif. Bref, il n'oublia rien de ce qui constituait son rôle de sauveur. Il se montra ému des malheurs du peuple corse; il parut, aux chefs, généreux, grand, superbe. Et comme ils étaient arrivés à un moment où ils avaient besoin de croire en quelqu'un et d'espérer en quelque chose, ils crurent en ce faux milord; ils espérèrent qu'il leur donnerait la liberté.