Les conférences de Théodore avec les Corses peuvent vraisemblablement se résumer ainsi. Il est probable encore que ces réunions ne se terminèrent pas sans que, de part et d'autre, on eût pris «certains engagements»[ [88].
Quand il fut décidé que la Corse serait sauvée par le baron de Neuhoff, on annonça la chose au comte de Charny, commandant des troupes espagnoles arrivées quelque temps auparavant avec l'infant Don Carlos. On fit croire au général que le baron agissait pour le compte de l'Angleterre[ [89]; mais en attendant que la Corse fût délivrée, le pauvre frère Ruffino fut arrêté et mis en prison. Il est toujours dangereux de vouloir sauver un peuple. Théodore jugea prudent de ne pas insister; il partit pour Florence[ [90].
Il est vraisemblable de supposer que, dès cette époque, il ait été en relation à Livourne avec le chanoine Orticoni et avec Dominique Rivarola[ [91], tous deux agents des Corses en Italie.
Que fit réellement Neuhoff pendant les quatre années qui suivirent les entrevues de Livourne? Il les employa évidemment à préparer son débarquement en Corse. On a prétendu que le grand-duc de Toscane, Jean-Gaston de Médicis, lui aurait donné quelques sequins et une lettre de recommandation pour un certain Buongiorno qui exerçait la médecine à Tunis[ [92]. Il est vrai que Théodore a connu ce Buongiorno à Tunis, soit sous les auspices de Jean-Gaston de Médicis, soit de toute autre façon.
On a prétendu aussi que le baron, en quittant la Toscane, serait allé à Constantinople où il aurait été en rapport avec François Rakoczy, prince de Transylvanie, et avec le comte de Bonneval, un aventurier fameux qui, après avoir couru le monde, finit par prendre le turban et le nom d'Achmet-Pacha. On a échafaudé tout un roman sur les relations de Théodore avec ces deux personnages[ [93]. Il était digne d'être l'ami de Bonneval, ce grand agité, qui fut enterré dans un couvent de derviches tourneurs!
On a dit encore que Neuhoff avait été reçu presque solennellement par le bey de Tunis. Le gouvernement ottoman aurait même ordonné au bey, non seulement d'encourager les projets du baron, mais encore de lui fournir des armes et des munitions, de mettre enfin un trésor à sa disposition[ [94]. L'entreprise se présente ainsi sous un aspect imposant. Il y aurait eu là un effort considérable pour chasser les Génois de l'île, et très certainement cet effort eut pu être couronné de succès. Mais tout cela rentre dans le domaine de la légende. Théodore ne fut jamais officiellement accrédité à Tunis. Il ne vit pas le bey. Celui-ci ne lui fournit aucun secours. Il est certain que le débarquement théâtral du baron de Neuhoff, à Aléria, fut machiné à Tunis; ce fut de Tunis qu'il partit; mais les préparatifs de l'entreprise n'eurent pas cette envergure qu'on leur prête.
Grâce à un document qui se trouve dans les archives d'État à Gênes, nous avons des renseignements précis sur le séjour de Théodore à Tunis et sur ses intrigues[ [95]. Les faits rapportés sont tellement conformes à sa manière d'agir qu'il faut nous en tenir à ce document.
Cette pièce est cotée sous ce titre:
Copia delle deposizioni fatte nella cancelleria del illustrissimo magistrato del Riscatto de' schiavi.—Ribellione de' Corsi, filza 11/3009. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Un bâtiment français, provenant de Livourne, débarqua, un jour à Tunis, un personnage étranger. Ce personnage était le baron de Neuhoff, qui alla, dès son arrivée, loger chez Léonard Buongiorno[ [96]. Fidèle à ses habitudes de prudence, Théodore conserva l'incognito pendant un certain temps. Il fit répandre le bruit qu'il était venu à Tunis pour racheter tous les Corses qui y gémissaient dans l'esclavage. Ce rachat devait se faire avec de l'argent qu'il tenait d'un legs pieux. Il eut de longues et sécrètes conférences avec Buongiorno, avec le Père administrateur de l'hôpital espagnol et avec le trésorier du bey.