THÉODORE DE NEUHOFF
ROI DE CORSE
PAR
ANDRÉ LE GLAY
MONACO
IMPRIMERIE DE MONACO
Place de la Visitation
PARIS
LIBRAIRIE Alphonse PICARD ET FILS
82, rue Bonaparte
1907
AVANT-PROPOS
Théodore de Neuhoff n'est pas un aventurier de haute envergure. Les combinaisons qu'il élabore dénotent un homme plus porté à l'intrigue qu'à l'action. Il a de l'imagination; il est ambitieux; il ne voit les choses que par en dessous. Il est insinuant; son intelligence est vive, mais fausse. La bravoure lui manque. Ses plans ont pour base le mensonge et s'écroulent. Il n'a pas l'énergie nécessaire pour les faire réussir. Il se fait proclamer roi de Corse par les insulaires mécontents en leur faisant des promesses; seulement il ne sait pas maintenir la couronne sur sa tête. Il monte une affaire commerciale avec sa royauté. Prudent à l'excès, il fuit quand il faut agir. Il se déguise et se cache. Il a toujours la plume à la main, jamais l'épée. Il conspire: il se faufile auprès de hauts personnages; on se sert de lui pour des entreprises louches; tous les projets avortent. Il est l'homme des antichambres et des cabinets secrets et non des champs de bataille. Quand il faudrait se battre, il négocie. Il sait faire de belles phrases, mais pas le beau geste qui en impose.
Né dans les dernières années du XVIIe siècle, Théodore de Neuhoff a fait ses premières armes à la cour du Régent. Il a été employé par Gœrtz, par Alberoni et par Ripperda. Il a bien la mentalité des aventuriers du XVIIIe siècle, aptes à toutes les besognes, ayant le cerveau toujours en ébullition, mal équilibré. Ce sont les courtiers marrons de la diplomatie occulte qui se fait dans les pièces intimes des princes, en dehors des bureaux officiels. Ils ont des plans ingénieux ou extravagants, toujours dénués de scrupules. Ils se font écouter; on se sert d'eux, on les paye, puis on les rejette. Cette diplomatie s'enchevêtre dans un réseau des négociations obscures et de compromissions.
L'histoire de Théodore de Neuhoff n'offrirait par elle-même qu'un médiocre intérêt, si elle ne montrait aussi un côté curieux des mœurs politiques et diplomatiques du XVIIIe siècle.
J'ai essayé de faire revivre la véritable figure de cet aventurier et de retracer le tableau des intrigues qui se nouèrent autour de son équipée, d'après des documents dont un grand nombre sont inédits et que leur source permet de regarder comme véridiques. Ils sont, pour la plupart, tirés des archives du Ministère des affaires étrangères et des archives d'État de Gênes et de Turin.
A Paris, les correspondances de Gênes, de Corse, de Florence, de Naples, de Rome, de Hollande, d'Angleterre et de Cologne m'ont fourni des renseignements définitifs et complets sur les aventures et les menées de Neuhoff en ces différents pays. Les dépêches des représentants de la France auprès des divers gouvernements nous indiquent les inquiétudes que souleva son débarquement en Corse. Elles nous font assister aux négociations qui se poursuivirent entre Gênes et Versailles pour la première expédition française en Corse. C'est, en quelque sorte, la genèse de l'annexion de l'île à la France.
Les documents puisés à Gênes m'ont permis, non seulement de contrôler les pièces françaises, mais aussi de suivre tous les mouvements de la diplomatie génoise en cette affaire, mouvements tortueux et sombres, parfois dramatiques, souvent amusants. La volumineuse correspondance interceptée par les agents génois dévoile les marchés honteux proposés par les fripons qui gravitaient autour de Neuhoff; elle met à nu les ambitions malsaines que fit naître cette aventure. Les décisions prises par les inquisiteurs d'État, par les différents conseils qui s'occupaient des affaires de Corse précisent les sanctions données aux offres faites à la république pour livrer les secrets de Théodore ou pour le tuer.
J'ai trouvé aux archives d'État de Turin, classée sous ce titre: Carte diverse relative al regno di Teodoro Neuhoff in Corsica, la correspondance autographe des principaux chefs insulaires et ministres du roi de Corse pendant son règne éphémère. Cette correspondance est entièrement inédite. A Turin également, figure une relation de l'arrestation de Théodore de Neuhoff en Hollande. Les cartons Levata truppe straniere; Lettere ministri Toscana contiennent les pièces concernant les offres de service faites par l'aventurier au gouvernement sarde et toutes les négociations qui se nouèrent à cette occasion.
Ce qu'on pourrait appeler la Geste du roi Théodore en Corse, fut écrite par un témoin de sa vie, Sébastien Costa, qui fut son plus intime confident et son grand chancelier. Un historien, M. Théodore J. Bent, a traduit en anglais et publié dans The historical review[ [1], des extraits du journal de Costa; il en avait pris connaissance à Bastia sur le manuscrit original qui se trouve en la possession d'une famille descendant du fidèle partisan de Neuhoff.