Cet article confessionnel ne devait pas beaucoup gêner le roi. Né protestant, il se serait converti au catholicisme en Espagne à cause des emplois qu'il y occupait[ [144]. S'il ne pratiquait pas, il faisait du moins mine de suivre le culte catholique. A son arrivée en Corse il entendait, disait-on, trois messes par jour[ [145]. Henri IV avait taxé Paris à une messe, Théodore renchérissait.
A défaut de descendants, le baron pourrait, dès son vivant, désigner un successeur dans sa parenté masculine ou féminine, à condition que ce successeur fût catholique romain et qu'il résidât dans le royaume.
Si la famille de Théodore et de ses successeurs venait à s'éteindre, les Corses seraient libres de disposer d'eux-mêmes et de choisir le gouvernement qui leur plairait.
Le cinquième article instituait une Diète composée de vingt-quatre membres, pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus méritants», soit seize pour les provinces d'en deçà des monts, et huit pour celles d'au delà. Trois membres de la Diète résideraient à la cour et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la guerre». L'autorité de cette Diète s'étendrait à toutes les branches administratives. Seuls, les Corses, à l'exclusion de tout étranger, seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le royaume.
Dès que les Génois seraient chassés et la paix établie, le roi avait la faculté d'employer douze cents hommes de troupes étrangères. Au delà de ce nombre, le souverain avait besoin du consentement de la Diète. Quant à sa garde personnelle, Sa Majesté pourrait avoir auprès de sa personne des soldats corses ou étrangers, à son choix. Exception était faite pour les Génois que la constitution proclamait à jamais bannis de Corse. Leurs biens étaient confisqués ainsi que ceux des Grecs établis, près d'un siècle auparavant, à Cargèse. Cette dernière éviction n'était pas un acte d'intolérance religieuse, mais elle rentrait dans les mesures de représailles politiques qu'on appliquait aux Génois, dont ces Grecs s'étaient toujours montrés les loyaux sujets.
La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles dont les veuves étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures. Une université publique pour les études du droit et de la physique serait établie dans l'une des villes du royaume. Le roi, d'accord avec la Diète, devait assurer à cette institution les revenus suffisants pour subsister et lui accorder les mêmes privilèges qu'aux autres universités publiques. L'article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre de «vraie noblesse» pour l'honneur du royaume et de «divers nationaux».
Enfin, les bois et les terres labourables demeureraient, dans le présent et dans l'avenir, la propriété exclusive des Corses. Le roi n'y aurait d'autre droit que celui dont jouissait la république[ [146].
Cette constitution ne laissait pas beaucoup d'initiative au souverain. Après avoir été approuvée par tous, il fut décidé que le couronnement aurait lieu sans retard.
Le samedi 14 avril, la grand'messe fut célébrée au couvent d'Alesani. L'office terminé, en signe de réjouissance, le peuple tira de si nombreux coups de fusil que la garnison génoise de San Pellegrino eut peur encore une fois, mais elle ne bougea pas[ [147]. Si les Corses avaient employé toute la poudre qu'ils brûlaient en l'honneur de Théodore à faire le coup de feu contre les Génois, ils les auraient chassés de l'île.
Le lendemain—le dimanche 15 avril[ [148],—jour fixé pour le sacre, la grand'messe fut de nouveau chantée. Paoli harangua le peuple. Le baron parut à son balcon. Des acclamations accompagnées de salves nourries retentirent[ [149].