Puis les magnats de Corse se réunirent dans le réfectoire du couvent où un festin de cent couverts était préparé. Suivant la coutume, Théodore fut salué par des complaintes improvisées en son honneur. Elles étaient si nombreuses, dit l'historiographe Costa, «qu'on pouvait toutes les confondre». Mais la cantate que Paoli, expert en poésie, déclama à la fin du repas avec M. Garchi, verre en main, fut accueillie par un tonnerre d'applaudissements[ [150]. Le banquet terminé, la cérémonie du couronnement commença.
Au milieu de la place du village, on avait érigé une estrade à laquelle trois marches donnaient accès. Sur cette plateforme, recouverte d'étoffes aux couleurs bariolées, on avait placé un trône, c'est-à-dire le siège le plus majestueux qu'on ait pu trouver. Deux chaises encadraient ce siège. Le sol était jonché de fleurs sauvages du maquis aux senteurs pénétrantes.
Les généraux vinrent chercher Son Excellence et l'accompagnèrent jusque sur la plateforme. Théodore en gravit les degrés avec dignité et s'assit sur le trône. Paoli prit place à droite, Giafferi à gauche. Le peuple se tenait debout, encadrant l'estrade. On avait préparé pour le sacre une couronne de châtaignier ornée de rubans. Fabiani la trouvant indigne du roi, la prit et la jeta en disant «qu'il fallait lui en procurer une plus convenable à son rang»[ [151]. On confectionna alors «une splendide couronne de laurier»[ [152], que les chefs apportèrent et posèrent sur la tête du baron. Costa fit un discours. Giafferi donna lecture de la constitution. Le peuple, de nouveau, tira des salves de mousqueterie au milieu de frénétiques applaudissements. Les généraux se levèrent, mirent un genou en terre et rendirent hommage à leur roi. Chaque homme, à tour de rôle, en fit autant. Le procès-verbal de l'élection fut rédigé «au nom et à la gloire de la très Sainte-Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit et de la Vierge Marie Immaculée». Sa Majesté descendit enfin de son trône et pénétra dans l'église, suivie de tous les chefs et d'un grand concours de population. Le prêtre présenta le livre des Saints Évangiles; Théodore étendit la main et jura obéissance à la constitution. Les chefs prêtèrent serment de fidélité au roi, tandis que le peuple poussait de longues acclamations. Le prêtre, avec toute la pompe possible, entonna le Te Deum qui fut ensuite repris par deux chœurs. L'officiant donna enfin la bénédiction au milieu des coups de fusil. Après quoi, le roi gagna ses appartements accompagné par ses sujets. Lentement la foule se dispersa[ [153]. Le soir un souper fut servi. Le repas se prolongea dans le calme, «parce qu'il n'y avait plus rien à faire relativement à la création d'une majesté»[ [154].
Les Corses avaient ajouté une page à leur histoire. Ils s'étaient offert un roi vêtu à la turque, sur la tête duquel ils avaient posé une couronne de laurier que rien ne justifiait.
II
Les insulaires étaient-ils sincères en couronnant le baron de Neuhoff? Ils ont prétendu que, dans leur pensée, cette élection n'avait jamais été sérieuse. Un chroniqueur corse—très corse même—fait ces réflexions: «Les Corses les plus sages et les plus sensés n'ont jamais prétendu faire de Théodore un roi; mais comme les populations étaient fatiguées par la guerre et endormies par le commissaire Rivarola qu'on appelait pour cette raison Sirène enchanteresse, il fallait, pour les tirer de leur léthargie et de leur abattement, quelque chose qui fît du bruit. Or, rien n'était plus propre à faire du bruit que l'élection d'un roi étranger qui, avec un seul vaisseau et de minces provisions, était venu débarquer sur la côte. Les Corses voulaient encore faire entendre par là, à tous les princes de l'Europe, qu'ils étaient disposés à embrasser le parti le plus étrange qui se présenterait à eux, fût-ce celui du Turc (puisque Théodore venait de Tunis), plutôt que de se soumettre aux Génois»[ [155]. Il est vrai que ces réflexions ont été écrites après coup. Mais elles reflètent bien l'état d'esprit des insulaires. Trop orgueilleux pour avouer qu'ils avaient été séduits et trompés par un monsieur vêtu à l'orientale, ils préféraient insinuer qu'en posant une couronne de laurier sur sa tête, ils s'étaient moqués de lui.
Le vice-consul de France à Bastia, d'Angelo, affirmait que le couronnement de Théodore était une ruse des chefs, «qui pour n'être pas inquiétés par les puissances étrangères, ont élu un roi de carnaval». Il citait un fait comme preuve. Un Corse avait publiquement témoigné son mépris pour la nouvelle majesté. Le roi le fit mettre en prison et le condamna à mort. Mais il dut lui rendre la liberté devant les menaces de ses camarades. «Il est aisé de juger après cela du pouvoir de Sa Majesté, et ce n'est que pour avoir la bride sur le col qu'on a inventé un nouveau stratagème»[ [156].
Quant au baron, il se charge lui-même de nous dépeindre son état d'âme,—comme diraient les psychologues modernes,—après son débarquement en Corse. On a publié une lettre de lui à son cousin de Westphalie, le baron de Drost, datée du 18 mars 1736[ [157], pour lui notifier son élévation au trône. Quelques jours plus tard, le 26 mars, il écrivit à son beau-père Marneau[ [158] pour lui faire part de son avancement. de Gênes, archives secrètes.
Pendant de longues années, l'aventurier, à la recherche de la fortune, traqué de pays en pays par ses créanciers, oublie sa famille dont il sait ne pouvoir tirer que des réprobations. Quand il croit avoir enfin fixé le sort et atteint un but inespéré, puisqu'un peuple le supplie d'accepter une couronne, il se retourne vers les siens, justifie sa conduite passée par le résultat présent. Il va même jusqu'à leur offrir sa protection sur un ton dégagé. Il escompte la fin de son aventure, se donnant déjà le titre de roi de Corse sous le nom de Teodoro il primo, tandis que vis à vis des mécontents, il use de coquetterie, se montrant peu pressé d'accepter la royauté.
Mais une autre question devait le préoccuper. D'une race étrangère, d'un tempérament différent, il se sentait sans doute isolé au milieu de ses nouveaux sujets. L'inconstance politique dont les Corses avaient déjà donné tant de preuves dans le cours de leur histoire, l'inquiétait. Il pouvait se dire qu'au fond rien ne l'attachait à ce pays. Qu'avait-il fait pour mériter les acclamations et la couronne? Il profitait de la lassitude des insulaires, de leurs rancunes et de leurs ambitions. Son crédit n'était basé sur aucun service rendu. Il n'avait pour lui que l'engouement irréfléchi d'un peuple mécontent. Il songeait à fixer sa popularité par la stabilité du principe dynastique; c'est pourquoi il exprimait le désir d'avoir auprès de lui quelqu'un de sa famille[ [159].