Dans sa lettre à son beau-père, comme aussi dans une épître adressée le 22 avril au comte de la Marc (sic)[ [160], Théodore demande qu'on lui obtienne l'assistance du roi de France. Il propose même d'accréditer un représentant auprès du gouvernement français! L'aventurier avait cela de remarquable dans son caractère que rien ne l'arrêtait. L'idée de traiter de pair avec Louis XV, dénotait chez lui une véritable folie des grandeurs.

Marneau—un brave employé—ne répondit pas à son beau-fils. Il se contenta de hausser les épaules, de juger comme elle le méritait l'équipée de Théodore, et de trouver d'un comique achevé la pensée d'avoir un roi dans sa famille[ [161].

Au premier récit du débarquement du baron en Corse et de son couronnement on s'était posé cette question: d'où vient l'argent? Théodore n'avait aucune ressource personnelle: il était criblé de dettes. Qui lui avait fourni de l'argent et des munitions? S'il ne s'était agi dans l'aventure que des éternels démêlés entre les Corses et les Génois, on se fût peut-être contenté de s'amuser au spectacle dont la Sérénissime République payait, de fort mauvaise grâce, les frais. Mais on pouvait craindre que la Corse ne passât en d'autres mains.

Depuis la révolution de 1729, le gouvernement français se préoccupait de cette question. On prévoyait que si les Génois venaient à être chassés de l'île, une autre puissance s'y établirait. Au moment même de l'arrivée de Théodore, et avant qu'il n'en eût connaissance, Campredon, envoyé de France à Gênes, signalait l'état déplorable dans lequel se trouvaient les affaires de la république en Corse. Les Génois arriveraient difficilement à réduire les mécontents[ [162]. Chauvelin, de son côté, recommandait à Campredon de prendre sur ces événements «des informations exactes»[ [163].

Ce n'était pas facile d'avoir, à Gênes, des renseignements précis sur les affaires, et, en particulier sur celles de Corse. On en était réduit aux bruits qui circulaient, aux informations colportées, souvent à un réel labeur de suppositions et de conjectures. C'était dans les réunions et à table, que Campredon recueillait les nouvelles. Quelques-unes aussi lui étaient apportées, avec des airs mystérieux et cet amour de conspirer pour des futilités, que les vieilles républiques italiennes ont dans le sang.

Il n'était pas seul à suivre de près les affaires de Corse. Le comte Rivera, envoyé du roi de Sardaigne, paraissait aussi s'y intéresser d'une façon toute particulière. Il transmettait à son gouvernement tous les renseignements qu'il pouvait avoir[ [164]. Campredon ne se faisait pas scrupule de lui communiquer les nouvelles mandées par le vice-consul de France à Bastia, puisqu'en somme, ces nouvelles n'avaient rien de secret.

Rivera pensait que l'affaire était fort sérieuse, malgré l'optimisme qu'affectaient les Génois. Ils s'ingéniaient à détruire toutes les légendes qui se formaient autour de Neuhoff, et s'efforçaient de faire croire que leur situation en Corse était moins mauvaise qu'on ne le disait, et que l'équipée n'avait aucune importance. Selon certains, l'aventurier était appuyé par une puissance étrangère. On ne soupçonnait pas la France, mais on disait que derrière Théodore il y avait ou l'Espagne ou l'Angleterre. L'étendard espagnol devait être arboré sur la première ville que prendraient des révoltés[ [165]. A Bastia, on faisait courir le bruit que tout l'argent que ce «turc» distribuait était faux[ [166], et on était convaincu qu'il «n'était qu'un masque»[ [167]. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que cette opinion eût cours en Corse.

L'un des principaux arguments avec lesquels le baron avait séduit les Corses, n'était-il pas, en effet, la promesse d'un appui étranger. Mais avant que le masque ne tombât de lui-même, la diplomatie tâchait de le soulever. Elle n'arrivait cependant pas à satisfaire sa curiosité, d'autant plus que les Génois ne faisaient rien pour aider à éclaircir le mystère. Pourtant la question les intéressait plus que qui que ce soit; mais ils sentaient fort bien que les ministres étrangers, en s'occupant de l'aventure, n'agissaient pas seulement dans un but platonique.

Les Génois se donnaient beaucoup de mal pour affirmer que Théodore n'était «qu'un fantôme qui tombera au premier dégoût d'une populace tumultueuse et toujours avide de nouveauté». Mais la diplomatie voulait voir en lui autre chose qu'un fantôme; elle tenait pour le masque[ [168].

Chauvelin s'inquiétait fort de ces bruits. L'installation des Anglais en Corse porterait un très grand préjudice au commerce de la France en Méditerranée[ [169].