Il eût également été très nuisible aux intérêts français que l'Espagne s'établît en Corse. La possession de l'île assurerait sa prépondérance en Italie et dans la Méditerranée; il n'était donc pas invraisemblable qu'elle y pensât. Déjà Campredon avait fait part à son ministre de l'attitude qu'avait Cornejo, son collègue d'Espagne à Gênes. Il se montrait fort attentif aux nouvelles de Corse. Mais l'envoyé de Sa Majesté Catholique déclara que «l'Espagne et Naples n'étaient pour rien dans les affaires de Théodore»[ [170].

Mais on se demandait d'où venait l'argent qui avait servi à Théodore pour son équipée. On reconnaissait à l'aventurier de l'esprit, de la hardiesse, mais on savait qu'il ne possédait rien «et que les Corses, épuisés par une longue guerre, également pillés par les Génois et par les Allemands», n'avaient aucune ressource. Campredon s'obstinait à voir les Anglais ou les Espagnols sous le baron. L'envoyé impérial, Guicciardi, partageait aussi cette manière de voir[ [171].

Voilà, en quelques mots, d'un côté l'état d'esprit des Corses et celui du baron, de l'autre les préoccupations de l'Europe au début de cette aventure. Mais les craintes des diplomates étaient vaines; pour l'instant, aucune puissance ne protégeait Théodore. Il avait tout simplement filouté des trafiquants européens en Tunisie et quelques mahométans crédules, comme plus tard il filoutera des juifs hollandais.

III

Le lendemain du sacre, le roi se trouva très fatigué. Il se sentait fébricitant et ce fut de son lit qu'il remplit les premiers devoirs de sa royauté. Il réunit les chefs dans sa ruelle, forma son ministère et distribua avec générosité des titres et des emplois.

Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres. L'avancement était médiocre. Nous savons, en effet, qu'en faisant des lois républicaines, ils avaient pris les titres de primats et d'altesses royales. Costa devint grand chancelier, secrétaire d'État et garde des sceaux. Giappiconi fut nommé secrétaire de la guerre[ [172].

Un historien fait remarquer que «beaucoup de comtes et marquis émanèrent de cette première promotion»[ [173].

Le roi avait écrit cette liste de sa main. Quand il notifia ces nominations aux intéressés, ceux-ci, nous dit Costa, se montrèrent très touchés. Théodore tint ensuite réception dans sa chambre à coucher. «Pendant cette réception, des tasses de chocolat furent passées à la ronde et beaucoup de personnes vinrent pour s'incliner devant le souverain et boire le délicieux breuvage»[ [174].

Paoli et Giafferi ne furent pas contents des titres et des situations donnés aux autres; ils voulaient tout pour eux. En sortant de la chambre royale, ils allèrent sur la place pour examiner de plus près le décret que le roi avait fait placarder devant sa porte. Cette longue liste d'honneurs octroyés les mit en fureur. Ils déchirèrent l'arrêté royal. Théodore, informé du fait, sortit immédiatement. Il était fort en colère et exigea des excuses publiques. Costa reçut l'ordre d'écrire une copie du décret et de l'afficher à l'endroit même où l'autre avait été lacéré[ [175].

Paoli créa au roi de nouvelles difficultés avec les exigences de son ambition inquiète. Théodore avait conféré à Fabiani les fonctions de vice-président du conseil de guerre. Paoli convoitait cette position pour concentrer toute l'autorité entre ses mains. Il rassembla ses hommes et, allant trouver le roi, il lui manifesta son mécontentement. Il ajouta que si satisfaction ne lui était pas donnée sur le champ, il se retirerait dans la montagne. Neuhoff essaya de le calmer tout en restant inébranlable. Paoli ne partit pas et la nomination de Fabiani fut maintenue[ [176].