Le soir, à table, avec beaucoup d'à-propos et un sourire aimable aux lèvres, le roi fit «tomber la conversation sur la faiblesse de certains hommes, qui se laissent emporter par de vaines susceptibilités, et avait expliqué que certaines dignités sont inséparables du titre de comte»[ [177].
Aussitôt après avoir créé les grands dignitaires de la couronne, le roi avait signé un décret ordonnant aux cantons d'Ampugnani et de Casacconi, sous peine d'être déclarés rebelles, de rassembler tous les hommes armés à Casinca, le 20 avril, afin de traiter une affaire importante pour le bien public. Chaque homme devait apporter des vivres pour quatre jours au moins. Il enjoignait aux chefs de lui signaler tous ceux qui n'obéiraient pas. Sa volonté était que le décret fût lu dans les villages et affiché à la porte des églises paroissiales.
A la fin, l'édit portait: «On doit savoir que le sceau du dit roi est formé d'une chaîne à trois cercles seulement»][ [178].
Après que le bâtiment anglais, commandé par le capitaine Dick, eut débarqué Théodore à Aléria et déchargé quelques munitions, il avait repris la mer, faisant voile vers Livourne. Il y arriva au commencement du mois d'avril.
L'envoyé anglais en Toscane, Fane, se trouvait alors à Livourne. Le consul de Gênes se rendit aussitôt chez lui pour protester, au nom de son gouvernement, contre les secours apportés aux révoltés par ce navire. Le diplomate anglais répondit que certainement le capitaine Dick avait enfreint les ordres du roi, et qu'il en écrirait à l'Amirauté. Fane, pour terminer, conseilla au consul génois «de ne pas faire beaucoup de bruit de cette contravention qui était la première.» D'abord, le capitaine pourrait facilement se justifier en alléguant que le mauvais temps l'avait forcé à aborder en Corse, ensuite, parce qu'on donnerait à l'affaire une trop grande importance. Rentré à Florence, le résident anglais alla trouver le comte Lorenzi, envoyé de France en Toscane, et lui dit que le capitaine Dick affirmait que Théodore avait une lettre du roi d'Angleterre; mais Fane se hâta d'ajouter qu'il n'y croyait absolument pas[ [179].
L'envoyé anglais avait conseillé au capitaine de ne pas retourner dans l'île. Il appuya cet avis de la défense que le roi d'Angleterre avait faite à ses sujets d'aider en quoi que ce soit les rebelles de Corse. Mais Dick persuadé que la cour de Londres prenait une part active dans les affaires de Théodore, malgré les dénégations diplomatiques de Fane, était parti pour la Corse avec quelques maigres munitions dans la cale de son navire[ [180].
Cette fois les plaintes des Génois furent plus vives; elles étaient justifiées. Fane écrivit au consul anglais, à Livourne, afin de retirer le passeport du capitaine, dans le cas où il reviendrait. Dans cette éventualité, l'envoyé anglais priait le gouvernement toscan de refuser au navire le billet de santé. Le bâtiment resterait à Livourne jusqu'à la réception des instructions demandées à Londres. Fane affirmait la parfaite neutralité de son gouvernement en cette affaire. Le public, qui veut toujours tout savoir, ne croyait pas à cette affirmation[ [181].
Pendant que ces négociations se poursuivaient, Théodore avait donné des instructions pour l'organisation de l'armée. Il nomma vingt-quatre capitaines, qui furent chargés de parcourir le pays afin de lever chacun une compagnie de trois cents hommes. En attendant les recrues, il fut décidé que la cour retournerait à Cervione.
Avant de quitter Alesani, on apprit que le bâtiment du capitaine Dick était arrivé. Outre des munitions, il portait, au dire de Costa, une couronne destinée au sacre. Le roi envoya Fabiani, avec trois des compagnies nouvellement formées, pour prendre les munitions à Aléria et les transporter à Cervione. Elles consistaient en douze sacs de balles et six barils de poudre[ [182].
La vue de ces munitions exalta la fièvre belliqueuse des Corses; mais cette fois-ci encore, ce ne fut pas au détriment des Génois. Des disputes s'élevèrent parmi les hommes de Fabiani, relativement au partage. La querelle tourna au tragique. «Des mots ils en arrivèrent aux voies de fait et des voies de fait aux coups de fusil». Fabiani s'interposa et ne put obtenir du calme qu'en promettant de ne pas rapporter au roi cette déplorable querelle[ [183].