Cette tragi-comédie eut le dénouement de Cinna. Théodore, avec une grandeur d'âme, à laquelle il était bien un peu contraint, fit grâce à Capone, qui fut remis en liberté. La question des logements reçut une solution amiable. On plaça Giafferi et Giappiconi dans une même chambre, et Paoli put ainsi être logé dans la maison royale. Costa, qui se tenait toujours à l'écart de ces disputes, nous dit, en terminant le récit de cette scène: «Au moment du souper, les choses étaient rentrées dans l'ordre et nous eûmes tous ensemble un agréable repas»[ [192].
Ces éternelles disputes menaçaient de tout compromettre.
Une diversion s'imposait: la plus logique était de commencer sans retard les opérations contre les Génois. Théodore fit son plan de campagne. Il fallait avant tout se rendre maître de Bastia, siège du gouvernement ennemi; mais pour arriver à mettre le blocus, on devait d'abord s'emparer du village de Furiani, aux portes de la ville. Malgré l'hostilité qu'il témoignait à Neuhoff, Paoli fut désigné pour cette expédition. Quelques soldats sous le commandement de Luccioni partirent vers le sud, afin d'intimider les habitants de Bonifacio favorables aux Génois. Fabiani eut mission de se rendre en Balagne, sa province, pour soulever les populations et tâcher de prendre Calvi. Arrighi fut envoyé dans le Nebbio. Il devait occuper Saint-Florent, petite ville maritime considérée alors comme la clef de la Corse. Théodore qui ne tenait pas à s'exposer beaucoup, se réserva le siège de San Pellegrino. Il prit le capitaine Ortoli sous ses ordres[ [193].
Les troupes de Paoli purent s'avancer jusqu'auprès de Bastia sans rencontrer de résistance. Mais elles furent arrêtées dans leur marche par le petit fort des Capucins, situé aux portes de la ville. Paoli dut attaquer cette position; durant trois jours il tenta de l'enlever. Le succès trompa ses efforts et il fut obligé de commander la retraite. Les troupes rebelles purent cependant rester dans les environs.
A l'intérieur de la ville une grande inquiétude régnait, malgré la présence de quatre mille hommes armés, tant soldats que paysans.
«Les Corses se sont vantés que, s'ils peuvent une fois entrer dans la ville, ils nous feraient passer au fil de l'épée. Dieu nous garde de pareils événements!»[ [194].
On racontait que les mécontents avaient fait empaler un nommé Periale et son neveu, parce qu'ils paraissaient être du parti des Génois. Des billets circulaient dans la ville, promettant de faire un «carnage horrible» des bourgeois qui prendraient les armes contre les patriotes. Les femmes et les enfants ne seraient pas épargnés. Le gouverneur avait donné «vingt sols» à chaque ouvrier pour détruire l'effet de ces menaces, puis on avait fait des dépôts d'armes dans chaque quartier afin que chacun pût se défendre[ [195].
Les quelques patriotes qui se trouvaient à l'intérieur de la ville s'agitaient beaucoup. La nouvelle du couronnement d'un beau seigneur, richement vêtu, distribuant des pièces d'or, les avait exaltés. Malgré les «menaces les plus foudroyantes» des Génois, ils ne pouvaient contenir leurs sentiments. Les Corses au service de la République «se mordaient les lèvres», parce que bien certainement ils ne participeraient pas comme les autres aux faveurs que le roi allait faire pleuvoir sur ceux qui étaient restés fidèles à la cause nationale. Quant aux Bastiais «les plus perfides», c'est-à-dire ceux qui étaient franchement génois, eux aussi ils «eussent bien voulu posséder la grâce, parce qu'ils ignoraient réellement quel était ce personnage, quelles étaient ses forces, sa mission, à quels ordres il obéissait». Le gouverneur ne savait pas grand'chose et, pour se donner une contenance, il traitait Théodore «d'Arlequin déguisé en roi»[ [196].
La situation dans Bastia était donc très troublée. Après avoir résisté aux rebelles, à l'attaque du fort des Capucins, les Génois ne tentèrent plus rien pour les écraser définitivement. La peur semblait à tel point paralyser leurs efforts qu'ils songeaient à peine à se défendre. C'est ainsi que Paoli put s'emparer du poste de Saint-Joseph, à proximité de Bastia. Le capitaine Franchi, au service des Génois, qui commandait ce poste, n'opposa aucune résistance. Il se replia dans la ville en abandonnant sa poudre et ses grenades[ [197]. Ce succès encouragea les Corses; ils essayèrent de surprendre Bastia par une attaque de nuit. Cette opération échoua, car Paoli, apprenant que son père venait de mourir, était subitement parti pour Orezza, afin d'assister aux funérailles, sans se soucier de l'abandon dans lequel il laissait ses troupes[ [198].
Cette désertion devant l'ennemi affecta vivement le roi. Il voulut condamner Paoli à mort, mais Giafferi s'interposa en disant que rendre les derniers devoirs aux siens était une coutume séculaire en Corse; aucune circonstance ne pouvait empêcher l'accomplissement de cet acte de piété filiale. Neuhoff s'indigna de voir combien la discipline manquait parmi les Corses. Il déclara que si les choses ne changeaient pas, il quitterait le pays, car il n'y avait rien à faire avec de pareils errements[ [199]. Paoli ne fut pas condamné; Théodore commençait à sentir qu'il n'était pas le plus fort, et si parfois il était tenté de l'oublier, les Corses se chargeaient de le lui rappeler. Sa royauté naissante était battue en brèche par ceux-là mêmes qui l'avaient couronné.