Un désastre vint cependant fournir à Théodore l'occasion de faire preuve d'autorité.
Pendant qu'il disposait ses troupes pour commencer l'attaque du fort de San Pellegrino, soudain un messager, hors d'haleine, ayant brûlé les étapes, arriva au camp. Il demanda à voir le roi sur le champ. Conduit devant Sa Majesté, il lui annonça que Luccioni venait de livrer Porto-Vecchio aux Génois. Il leur avait en outre révélé tous ses plans. Trente sequins avait été le prix de cette trahison; et ce marché une fois conclu, le traître s'était mis en marche pour aller retrouver Théodore. Il voulait l'engager à se rendre dans le sud, afin d'y présider les opérations. En donnant ce conseil au roi, Luccioni voulait l'attirer loin de ses partisans et le livrer aux Génois[ [200].
La nouvelle de la reddition de Porto-Vecchio fut confirmée et comme le messager l'avait annoncé, Luccioni arriva bientôt et se présenta devant Sa Majesté. Costa, témoin de l'entrevue, fut frappé de la colère qui se peignait sur les traits de Théodore. La scène fut poignante. Le roi rassembla les capitaines et les soldats. Devant tous, il déclara Luccioni coupable de haute trahison et le condamna à mort, puis il envoya quérir un prêtre et donna au traître un quart d'heure pour se préparer[ [201].
C'était l'heure du dîner. Théodore et ses compagnons se mirent à table. Le crime de Luccioni et la sentence prononcée contre lui jetaient un voile de deuil sur le camp. Le repas fut silencieux et triste. Les Corses fixaient leurs regards sur le roi pour essayer de surprendre un signe d'indulgence; mais les traits du souverain restaient impassibles. Giafferi et Giappiconi élevèrent la voix pour demander un répit à l'exécution. Costa, debout, un verre en main, dit: «Longue vie au roi! que la justice triomphe, mais que la clémence trouve place!» La physionomie de Neuhoff ne broncha pas; il paraissait calme et résolu. Devant cette attitude, aucun des convives ne crut devoir appuyer l'appel à la clémence que venait de formuler le grand chancelier.
Après le dîner, Luccioni fut amené sur la place. Des soldats, le fusil chargé, formaient le peloton d'exécution. Les gens du peuple se mirent à genoux, et, les mains jointes, ils supplièrent le roi de pardonner. Théodore fut inexorable et ordonna le feu. Le corps de Luccioni roula jusqu'au seuil de la demeure royale[ [202].
En livrant Porto-Vecchio aux Génois, Luccioni leur donnait la clef du sud de l'île. Située au fond d'un golfe abrité, cette petite ville pouvait être considérée comme un centre de ravitaillement. Il fallait que Théodore possédât des notions de stratégie, et eût sérieusement étudié la configuration de la Corse, pour avoir envoyé des troupes occuper cette position. En cela ses vues étaient justes.
Luccioni avait pris Porto-Vecchio sans coup férir. Les Génois s'étaient aperçus trop tard de l'avantage de cette position. Ils avaient tenté de la reprendre, mais, plus habiles aux négociations qu'aux choses de la guerre, ils avaient préféré acheter—pas cher d'ailleurs—le capitaine avec ses plans et la personne du roi par dessus le marché.
Un chroniqueur corse a donné une autre version de la condamnation de Luccioni. D'après lui, Théodore s'était un jour trouvé offensé des propos ironiques que Luccioni tenait au sujet des secours sans cesse attendus et n'arrivant jamais. Arrêté sur l'ordre de Neuhoff, le railleur avait subi le dernier supplice, malgré les représentations des chefs, témoins de la scène[ [203].
Cette version est fausse. Il faut s'en tenir au témoignage de Costa et de Rostini, dont la bonne foi ne saurait être suspectée. Je serai d'ailleurs obligé de revenir sur cette affaire, à propos de l'assassinat de Fabiani commis quelque temps après. Le testament politique de Fabiani, rédigé par le chanoine Orticoni, l'âme de la révolte en Corse, confirme la trahison de Luccioni.
La perte de Porto Vecchio, survenant dans le moment même où Paoli abandonnait les opérations devant Bastia, dut sans doute abattre le courage de Neuhoff.