Au surplus, l'exécution du traître lui créa beaucoup de difficultés. Il eut d'abord contre lui toute la clientèle de Luccioni, qui, mettant la question de personnes au-dessus de tout principe national, n'eut qu'un désir: venger le mort, sans s'inquiéter si le châtiment n'avait pas été inspiré par un intérêt patriotique. Les Corses, en dehors de la famille, murmurèrent contre l'exécution du traître. Ils trouvèrent que la justice du roi était trop sommaire et, dès ce moment, Théodore commença à ressentir les effets de la vendetta[ [204].

CHAPITRE III

Édit du Sénat de Gênes.—Réponse de Théodore.—Le roi dans le Nebbio et en Balagne.—Tribulations de Costa.—Frappe de la monnaie.

Affaire de Monte-Maggiore.—Théodore devant Corte.—Il prend la ville sur ses généraux.—Assassinat de Fabiani.—Discours du roi à Venzolasca.

Le ministre de Gênes en France.—Affaire Nayssen.—Les libelles satiriques à Gênes.—Le roi et la paysanne.

Théodore a peur.—Départ pour Sartène.—Institution de l'Ordre de la Délivrance.—Lois nouvelles.—Le dernier mensonge.—La fuite.—Débarquement à Livourne.

I

A Gênes, les membres du gouvernement se demandaient ce qu'ils pourraient faire pour détruire l'effet produit par le fâcheux débarquement de Théodore en Corse. Cet événement avait redonné courage aux mécontents. La république pressentait qu'elle aurait à soutenir de nouveaux combats pour conserver la possession de l'île. Les Corses lui coûtaient déjà beaucoup d'argent[ [205], il faudrait sans doute en dépenser encore. Le Sénat s'assembla pour parer à cette triste éventualité. Après dix longues séances, on se mit d'accord sur un moyen économique. Il fut décidé qu'on publierait un édit contre le baron de Neuhoff. Cet édit fut affiché dans les rues, et communiqué aux représentants des puissances étrangères et à la presse[ [206].

Le factum génois était long. Il noircissait ce «personnage fameux habillé à l'asiatique» de toutes les friponneries. Il passait en revue le passé de «cet anonyme, qui quoiqu'inconnu avait trouvé le moyen de s'insinuer auprès des chefs des soulevés». Il traitait Théodore de vagabond, d'astrologue et de cabaliste. Il le montrait changeant de nom et de nationalité dans chaque endroit où il passait; escroquant tout le monde, sans cesse à court d'argent. Il l'accusait d'avoir eu commerce avec des mahométans, et de n'avoir dans son entourage que des coquins. Comme sanction, l'édit proclamait Théodore de Neuhoff «séducteur des peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de haute trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des lois génoises. Quiconque entretiendrait correspondance avec lui serait également puni.