Le roi fit écrire au curé de Rostino, Don Matteo d'Ortiporio, pour lui demander de venir frapper les sous et les écus. Cet ecclésiastique avait déjà, disait-on, «battu monnaie pour son bon évêque Saluzzi[ [214]». Selon d'autres, il était connu comme faux monnayeur et «n'avait pas honte de l'avouer[ [215]».
Malgré son absence, Gaffori fut nommé président de la monnaie, poste appelé à devenir une sinécure.
Le roi parti[ [216], Costa eut bien des tribulations. Presque journellement il écrivait au roi[ [217] pour lui rendre compte de ce qui se passait. Il éprouvait un grand chagrin du départ de Sa Majesté, cependant il devait s'incliner devant ses volontés. L'habit du roi était prêt, mais on le conservera jusqu'au retour du monarque dans le Nebbio. Tous les jours on expédiait des provisions et quelques munitions au camp[ [218], mais l'argent manquait, et Costa donna quatre sequins de sa poche aux soldats. Il s'efforçait, avec le concours de Matra, de lever des compagnies. Il écrivait, à cet effet, dans plusieurs endroits, mais il se heurtait à des «difficultés insurmontables», car les paysans faisaient leurs moissons. Le curé de Rostino ne répondait pas à ses lettres, et Gaffori, malade dans son village, ne pourrait pas se mettre en route avant quelques jours[ [219]. Costa, en faisant des miracles, parvint à embaucher six ouvriers. Tout le voisinage était rempli de Vittoli[ [220], embusqués par les Génois, ce qui rendait presque impossible le recrutement parce que chacun voulait se garder personnellement et défendre les siens. Chaque jour les mêmes difficultés renaissaient. Les gens des plaines disaient qu'ils étaient prêts à servir après les montagnards, qui faisaient leurs récoltes plus tard. Mais Costa était obligé d'avouer son impuissance à remédier à toutes ces choses[ [221].
Le comte Poggi, à Zicavo, s'occupait à lever des soldats. Mais dans la montagne cela était aussi difficile que dans la plaine. Il mandait au roi qu'il pourrait mettre seulement cent hommes à sa disposition sans compter quelques Corses au service de Gênes et revenus à de meilleurs sentiments. Il se répandait en protestations dévouées. Lui, au moins, il n'était pas comme les autres, qui jouaient double jeu. Sa vie ne comptait pour rien; il ne demandait que des armes. Et pour prouver sans doute sa sincérité, il envoyait à Sa Majesté le fromage qu'il lui avait promis[ [222].
Le 8 juin, cinq navires parurent au large; la joie fut grande dans le peuple. Les voilà donc, enfin, les munitions attendues depuis si longtemps. Hélas! les bateaux étaient passés sans rien débarquer[ [223]. Sa Majesté devait se hâter de faire venir la felouque avec quelques armes. Le moindre secours suffirait à ranimer le courage du peuple, dont la foi commençait à faiblir. Le vice-roi craignait qu'il ne la perdît bientôt complétement. Chacun voulait de l'argent, mais il n'y en avait pas. L'absence du roi causait un grand préjudice. Les Génois avaient publié un placard infâme contre lui. Devant Saint-Florent, après un combat assez vif, les Corses avaient été mis en déroute, en infligeant des pertes à l'ennemi. Devant San Pellegrino les mules manquaient pour transporter le canon. Personne ne voulait obéir[ [224].
Le 15 juin, Costa envoya un exprès à Sa Majesté pour lui notifier que si elle tardait encore deux jours à revenir tout était perdu. Il en coûtait au malheureux vice-roi de faire cette déclaration, mais la discorde régnait dans les villages. Non seulement on ne pouvait lever aucune compagnie nouvelle, mais celles qui existaient s'étaient dissoutes. Le bruit courait que le roi allait partir après avoir pris de l'argent à l'un et à l'autre, que les secours n'arriveraient pas, qu'on ne pourrait jamais vaincre les Génois et mille autres infamies[ [225].
Et cependant, si on avait du monde, on pourrait faire de grandes choses; chaque jour des soldats, allemands pour la plupart, s'échappaient du camp ennemi, sans leurs fusils malheureusement. Ils disaient que les Génois étaient dans la consternation, car tous leurs gens, y compris les Corses à leur service, déserteraient si la moindre barque apportait des armes aux patriotes. Seul avec seize hommes, sans force et sans autorité, Costa, entouré de périls, ne savait que devenir. Les médisants triomphaient. Sa Majesté écrivait de donner de l'argent au camp, mais la monnaie n'en faisait pas. On avait «sué la sueur de la mort» pour payer les soldats. Le vice-roi avait encore donné, le 18 juin, deux cent vingt-quatre livres en pistoles de ses deniers; il ne lui restait plus rien[ [226]. Les journées passées sans nouvelles du roi, semblaient, au malheureux Costa, longues comme des siècles. Il fallait absolument que Sa Majesté fît venir Gaffori pour la monnaie. Buongiorno avait du cœur, mais il ne réussissait pas, il était trop libéral et puis il se mêlait toujours des affaires du Tribunal. Pour ne pas le décourager, Costa ne voulait lui faire aucun reproche. Il suppliait Sa Majesté de n'en rien dire; s'il lui en parlait, c'est qu'Elle devait être instruite de tout[ [227].
Le vice-roi envoya quelques jours plus tard Buongiorno en courrier auprès de Théodore. Il lui faisait tenir en même temps une autre lettre dans laquelle il disait que ce même Buongiorno avait distribué à tort et à travers des balles et de la poudre, à tous ceux qui se disaient ses amis ou qui le flattaient, sans songer que certains Corses «voleraient jusque dans le ciel». Ce qu'il disait des munitions pouvait également s'appliquer aux vivres. Sa Majesté verra ainsi le «bel état» dans lequel il se trouvait[ [228].
Les gens qui composaient la cour de Théodore se jalousaient tous entre eux. Leur correspondance était une suite de médisances, de bruits rapportés. Si on blâmait Buongiorno, celui-ci se plaignait des autres, mais il exaltait ses propres mérites. En adressant au roi son habit neuf et trois bandages, il faisait son apologie, se confondait en humbles respects. Un autre jour, il demandait à Sa Majesté en termes indignés de châtier ses calomniateurs[ [229].
De tous les côtés la délation s'insinuait. «La Souveraine Majesté de Théodore premier, roi de Corse» reçut une lettre anonyme. L'écrivain donnait à Neuhoff des conseils pour réussir dans son entreprise, et lui recommandait de recourir souvent aux sacrements, parce que sur les champs de batailles la mort guette les combattants. Mais le principal but de cette lettre était de dénoncer un nommé Fabiani—le général probablement—. Le roi devait se méfier de cet individu, qui ne méritait aucune estime et qui personnifiait la bassesse et la lâcheté[ [230].