Gaffori arriva enfin. La fabrication de la monnaie devait se faire dans le couvent de Tavagna, où l'on avait réuni tous les instruments nécessaires. Une équipe d'ouvriers venus d'Orezza avait pour chef un certain Giulio Francesco, surnommé sette cervelle (sept cervelles), car il était très habile dans son art. Il savait fort bien frapper des écus aux armes de Gênes[ [231].

Gaffori commença par faire construire des fours et un fourneau à réverbération pour la fonte du cuivre, car les premiers creusets ne pouvaient résister au feu. Sur douze, il n'en avait trouvé qu'un seul à son arrivée. Il espérait, d'ailleurs, obtenir ainsi une frappe meilleure, les plaques étant plus fortes. Mais les grosses difficultés provenaient du mauvais vouloir des artisans. Ils travaillaient à contre-cœur, prétendant ne pouvoir toujours rester devant le fourneau, et ils demandaient à être remplacés de temps en temps. Le président n'avait pas cru devoir accueillir cette demande sans l'autorisation du roi. Deux d'entre eux étaient retournés à Orezza sans permission; avec l'aide de Costa, il faisait tous ses efforts pour empêcher les défections. Il avait promis aux ouvriers le payement du travail fait jusqu'alors et un salaire de trente soldi par jour à l'avenir; ils n'étaient jamais satisfaits. Buongiorno se disposait à rejoindre le roi et Gaffori le chargeait de lui dire ce qu'était cette engeance. Le président suppliait Sa Majesté de renvoyer Buongiorno dès qu'Elle pourra se passer de ses services: avec son savoir et son habileté, il sera très utile parmi ces récalcitrants. Le travail marchait avec une lenteur désespérante. Sur cinq empreintes, quatre furent détériorées, soit par malveillance, soit par négligence. Celle qui restait avait besoin d'être retouchée.

No 1
No 2

Reproduction des monnaies de Théodore de Neuhoff d'après les moulages des pièces qui se trouvent au Cabinet des Médailles à la Bibliothèque Nationale de Paris.

La fabrication de la monnaie d'argent n'avançait guère non plus. Cependant Gaffori espérait pouvoir bientôt en envoyer quelques spécimens à Sa Majesté. Dans cette partie aussi, les ouvriers manquaient de zèle. Il fallait être toujours près d'eux, les surveiller, les forcer à travailler. Mais, en revanche, ils ne cessaient de demander de l'argent. Un jour, exaspéré par cette canaille, Gaffori voulut faire mettre tout le monde en prison. Costa calma sa fureur en lui faisant remarquer que cet acte de rigueur ne serait ni prudent ni politique[ [232].

Gaffori, comme chacun, se plaignait de ses compagnons. «La malignité de nous autres Corses, écrivait-il, est si grande et si rusée que celui qui veut tuer son compétiteur n'agit pas en face, mais il emploie un canal lointain par où passe l'envie et la passion, déguisées sous le masque du dévouement. Avec le temps, Votre Majesté connaîtra la sincérité de mes sentiments et saura punir. Tolluntur in altum ut lapsu graviore ruant. Ainsi fait Dieu, dont les rois sont la plus parfaite image sur la terre!»[ [233].

Mais, s'il faut en croire le vice-roi, le beau zèle du président était simulé. «Gaffori, écrit-il au roi, fait mine de travailler, mais c'est une fille: un seul jour de présence au travail a suffi pour l'ennuyer... Gaffori est très froid, et rien d'autre». Quant au curé de Rostino, qui s'était enfin décidé à venir, Costa affirme qu'il n'avait jamais vu quelqu'un de plus lâche que lui[ [234].

Malgré tout, on parvint à frapper quelques pièces. La monnaie de cuivre était de deux valeurs différentes: l'une de 2 soldi 1/2, l'autre de 5 soldi. Sur la face, elles portaient les initiales T. R. entourées de palmes et surmontées d'une couronne royale. Au-dessous, se trouvait la date, 1736. Sur le revers, figurait la valeur entourée par cette légende: Pro bono publico. Ro. Ce.[ [235].