Théodore avait donné l'ordre de payer les troupes avec ses sous. Mais, dès leur apparition, ces assignats de cuivre furent très dépréciés. Les soldats murmurèrent et refusèrent de recevoir cette monnaie de mauvais aloi. Un jour, un tumulte éclata à ce sujet. Les récalcitrants prirent leurs fusils et Costa, avec les seize hommes qui composaient sa garde, dut les désarmer pour éviter un malheur[ [244].
Les ouvriers de la monnaie eux-mêmes ne voulurent pas recevoir en payement les pièces qu'ils fabriquaient[ [245]. Ces artisans avaient une excuse: ils savaient trop comment elles étaient faites.
Quelque temps après, devant Théodore lui-même, deux femmes de la montagne, qui avaient apporté des provisions au camp, refusèrent, en échange, la monnaie frappée au T. R. Elles se fâchèrent et «se servirent d'un langage peu convenable pour leur sexe». Le roi parut et ordonna de les mettre immédiatement en prison. Sous la menace, elles se calmèrent et repartirent en emportant les sous de Sa Majesté. Cette sévérité effraya les villageois qui firent pendant un certain temps moins de difficultés pour être payés ainsi[ [246]. Malgré ce cours forcé, les gens d'Orezza continuèrent à se moquer des colères royales. Ils tinrent une réunion et décidèrent de n'accepter que de bons écus contre «le sel, les chaussures et le drap» qu'ils vendaient à Théodore. Comme ces articles manquaient dans les villages placés sous le contrôle immédiat du camp, «ce fut très gênant»[ [247].
Chaque jour la révolte s'étendait. Dans le canton d'Orezza les hommes avaient juré de ne plus obéir à Théodore. Les villages d'Ampugnani et de Rostino se soulevaient. Quelques-uns des chefs perdaient la foi, tel le marquis de Matra, qui, selon Costa, se laissait aller à écouter les calomnies répandues contre le souverain. Le pauvre vice-roi ne savait plus où donner de la tête; il aurait fatalement succombé sous le poids des difficultés, s'il n'avait été soutenu par son inébranlable dévouement. Mais il suppliait Neuhoff de revenir au plus tôt, sans quoi tout était perdu. Et, au milieu des pires angoisses, il pensait encore à faire rechercher, mais en vain, les pantoufles du roi qui avaient été égarées[ [248].
Dans le Sud également, des gens prêchaient la révolte en termes passionnés et grossiers. Jean-Paul Costa, de Sainte-Marie d'Ornano, dénonçait à son oncle un certain Luca, qui devenait chaque jour plus dangereux et plus violent. S'il n'avait l'habitude de craindre la mort, il aurait ouvertement embrassé le parti des Génois. Il avait promis à ceux-ci d'empêcher le blocus d'Ajaccio par les troupes de Théodore, et il favorisait les rafles que les ennemis faisaient sur les côtes «de biens meubles, de gros et de petit bétail». Il disait n'avoir en vue que le bien public et le peuple l'écoutait. Un soir Luca «laissa sortir de sa bouche que dans le canton c'était lui le roi et que le souverain était le roi des c....»[ [249]. Il avait ajouté que le grand chancelier méritait d'être lapidé et que si, dans quelques jours les vaisseaux de secours n'arrivaient pas, les peuples le «mettraient en pièces». La rage de Luca se serait retournée contre le jeune Costa, si celui-ci n'avait été protégé par ses amis. Jean-Paul faisait tout ce qu'il pouvait. Dans la Rocca il levait des contributions volontaires ou non. A Levie il avait pris un cheval. Cet animal lui était réclamé comme appartenant à un fidèle partisan; néanmoins il le gardait jusqu'à nouvel ordre. On ne pourrait jamais rien faire de bon tant que Luca «ne serait pas hors de ce monde». La famille Lusinchi était également hostile au roi. Il faudrait encore prendre un arrêt contre Martin Tasso, son fils et ses clients, car eux aussi, ils fomentaient la révolte et servaient d'espions aux Génois. En traçant dans de longues pages ce lamentable tableau, le jeune Costa s'excusait de ne pouvoir envoyer à son oncle de plus amples détails, car il avait la tête malade[ [250].
II
Théodore avait pris position à Monte-Maggiore, près de Calenzana. Paoli, qui, nous l'avons vu, avait abandonné les opérations devant Bastia pour aller aux funérailles de son père, avait reçu la mission d'enrôler des soldats. Le 27 juin, le général écrivit au roi pour lui dire les difficultés qu'il rencontrait. On faisait les moissons; les hommes étaient aux champs et il fallait rentrer les grains. Dans huit jours, les récoltes achevées, peut-être pourra-t-il se mettre en route avec quelques recrues. Et il suggérait au souverain l'idée de traîner les opérations en longueur pour gagner du temps[ [251].
S'il faut en croire Costa, Paoli était peu disposé à lever des renforts pour venir aider le roi en Balagne, car il craignait que si les Corses remportaient une victoire dans ce canton, la situation du général Fabiani ne devînt prépondérante[ [252]. Neuhoff parvint, cependant, à donner un vigoureux assaut à Calenzana. Ce fut la plus sérieuse attaque qu'il ait jamais dirigée contre les Génois. Il s'en fallut de bien peu que la victoire ne couronnât ses efforts. La ville était sur le point de tomber en son pouvoir lorsqu'il dut battre en retraite, faute de munitions et par suite de l'éternelle jalousie qui divisait les chefs corses. Cette jalousie—comme le fait remarquer Costa—était un ennemi bien plus redoutable que les Génois[ [253].
Les Corses assiégeaient aussi Algajola, petite ville fortifiée. Le capitaine génois Bembo, avec trois cent cinquante hommes, avait opéré une sortie et attaqué les retranchements des insulaires. Ceux-ci s'étaient enfuis en abandonnant un canon, cinq fusils, un pistolet, un tambour, une corne, qui leur servait de trompette, et des provisions. Le brave Bembo, ne pouvant emporter le canon, le fit éclater et envoya les autres dépouilles des rebelles, «en grande pompe», à Bastia. Le gouverneur donna l'ordre de chanter le Te Deum dans Algajola pour célébrer cette brillante action[ [254] qui, d'ailleurs, ne pouvait avoir aucun résultat décisif.