Le sarcasme de Voltaire est ce qui a le plus fait revivre le nom de Théodore, mais à la façon d'une belle caricature.

N'en déplaise au grand écrivain, il n'y avait pas là seulement matière à simple plaisanterie. Les conjonctures qui avaient permis à une pareille entreprise de se produire, pouvaient seules expliquer comment une aussi extraordinaire équipée avait pu dégénérer en un gros événement politique. Et cette observation se justifie puisque nous allons voir la diplomatie des principales puissances européennes, celles qu'intéressaient la domination de la Méditerranée et l'influence politique ou commerciale dans le Midi de l'Europe, prendre sérieusement position à propos d'un incident d'apparence si ridicule, après coup, aux yeux de Voltaire.

I

Au moment du débarquement théâtral du baron de Neuhoff sur la plage d'Aléria, la Corse subissait cette suite ininterrompue de révolutions, de conquêtes et de luttes qui, depuis des siècles, caractérisait sa destinée.

La prophétie légendaire rapportée par Giovanni della Grossa s'était réalisée:

Le vieux chroniqueur corse raconte qu'en l'an mil, lorsque le comte Arrigo, surnommé il bel Messere, périt assassiné avec ses sept fils, une voix se fit entendre dans toute l'île:

«E morto il conte Arrigo, Bel Messere,
«E Corsica sarà di male in peggio.

«Il est mort le comte Arrigo, le beau Messire—et la Corse ira de mal en pis[ [2]».

La Corse, en effet, changea souvent de maîtres, mais elle ne trouva jamais la paix. Tour à tour, elle avait appartenu au Saint-Siège, à Pise, à Gênes, à la Maison de Saint-Georges, puis de nouveau à Gênes. La haine entre les deux peuples avait grandi de siècle en siècle. Les révoltes se renouvelaient; suivies de représailles implacables.