CHAPITRE PREMIER

La Corse à l'arrivée de Théodore.—Révolutions.—Evénements de 1729.—Intervention allemande.—Le peuple corse attend un sauveur.

La famille de Neuhoff.—Les parents de Théodore.—Sa jeunesse.—A la Cour de France.—Gœrtz, Alberoni et Ripperda.—Théodore en Hollande et en Italie.—Sa rencontre avec les prisonniers corses.—Il accepte d'être le sauveur.—Voyage et séjour à Tunis.—Il s'embarque pour la Corse.

Le 12 mars 1736, un navire battant pavillon anglais jetait l'ancre devant Aléria, sur la côte orientale de la Corse. Un homme en descendit dans un accoutrement bizarre, qui faisait songer au costume de mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans le Bourgeois gentilhomme.

Les informations des gazettes, les rapports que la Sérénissime République de Gênes, souveraine de la Corse, reçut de ses espions, donnèrent du mystérieux passager un signalement uniforme et exact. On variait un peu au sujet de l'habit, variantes sans importance, une question de nuance, tout au plus, et de coupe. Les uns l'habillaient «à la turque»; d'autres «à la persane»; pour un certain nombre, il était vêtu «à la franque», c'est-à-dire à la façon des chrétiens vivant dans les États du Grand Seigneur.

Le déguisement eut du succès; le mystère appela l'attention. L'homme devait être de ces gens qui s'entendent à emboucher les trompettes de la Renommée,—comme on disait alors,—à manier la réclame, dirions-nous aujourd'hui.

Les salves, dont ce turc de contrebande entoura son débarquement fait en fraude, firent résonner des échos plus lointains que ceux des maquis d'Aléria. Tout auprès, à San Pellegrino, il y avait un fort génois dont la garnison ne bougea pas.

Bastia, centre de la domination génoise, fut dans la terreur; Gênes, elle-même, trembla. La Sérénissime République crut que l'homme d'Aléria allait lui ravir la Corse.

On ne tarda pas à savoir que cet oriental était tout simplement un baron de la Westphalie, Théodore de Neuhoff.

L'histoire a conservé son nom et le souvenir de sa personnalité falote, indécise et remuante. Voltaire lui a consacré une page dans Candide; elle est classique: à Venise, dans une auberge, au moment du carnaval, quelques rois en exil racontent leurs malheurs, et Théodore, le plus piteux de tous, reçoit l'aumône de Candide. L'élève de Pangloss aurait eu les meilleures raisons du monde pour secourir Neuhoff, car c'était son compatriote.