Valembergh exerça sur le commandant la pression la plus éhontée; chaque jour il se rendait à la prison où il l'invectivait et le menaçait des pires disgrâces, s'il ne consentait pas à délivrer sa cargaison au baron. Le consul alla jusqu'à dire qu'il avait reçu,—chose peu vraisemblable,—des instructions formelles à ce sujet, non seulement de son gouvernement, mais aussi de Lucas Boon. Aucune menace ne put fléchir l'intraitable Keelmann. Irrité de la mauvaise foi de Valembergh, il s'adressa à M. de Montalègre pour obtenir justice. Le ministre du roi des Deux-Siciles répondit vertement que cette affaire regardait entièrement le consul et qu'il ne voulait pas en entendre parler[ [496].

Puisieux apprit l'arrestation du commandant sans surprise. Il avait été témoin l'année précédente d'une violente dispute entre Valembergh et le capitaine de La Demoiselle Agathe, parce que celui-ci ne voulait pas retourner en Corse[ [497]. Le consul comprenait d'une singulière façon la protection qu'il devait à ses nationaux.

L'ambassadeur de France, instruit de toutes ces intrigues par des matelots hollandais, trouva moyen de communiquer en secret avec Keelmann. Il lui conseilla de signer tout ce qu'on exigerait de lui en prison. Remis en liberté, il pourrait mettre aussitôt à la voile et, quand il aurait gagné la haute mer, se diriger vers un port français. Keelmann aurait sans doute suivi cet avis «si M. l'envoyé de Gênes, qui n'a pas encore toute la prudence d'un ministre consommé, n'avait tenu indiscrètement quelques discours qui ont mis le consul de Hollande et Théodore en méfiance contre le capitaine». Celui-ci fut surveillé plus étroitement que jamais[ [498].

Le 30 octobre, Valembergh arracha au capitaine un ordre écrit pour permettre au baron de prendre à bord les effets qu'il réclamait. Le consul fit en outre emprisonner les capitaines Peresen et Roos, parce qu'ils refusaient de vendre à Neuhoff leurs cargaisons. Ils savaient parfaitement qu'ils ne seraient jamais payés.

Keelmann prétendait que les négociants hollandais et lui-même pouvaient s'estimer heureux si la perte de l'expédition ne dépassait pas deux cent mille florins[ [499]. C'était bien suffisant pour avoir commandité un roi.

L'équipage de L'Africain s'était ému des mauvais traitements qu'on faisait subir à son commandant. Le 15 novembre, les marins signèrent, par devant notaire, une protestation contre les manœuvres du consul[ [500].

La conduite de celui-ci, l'inertie suspecte des ministres du roi des Deux-Siciles, qui laissaient commettre une injustice flagrante sans rien dire, émurent le cabinet de Versailles. Amelot écrivit à Puisieux pour lui recommander de faire à Montalègre les plus sérieuses représentations. Le ministre se proposait de demander à l'ambassadeur des États Généraux à Paris une explication sur les faits et gestes de leur étrange représentant à Naples[ [501]. La France, qui s'était engagée vis-à-vis de la république de Gênes à pacifier la Corse, ne pouvait pas admettre qu'aucune puissance favorisât un aventurier.

Le 5 décembre, Keelmann fut remis en liberté[ [502].

Le gouvernement des Deux-Siciles entreprit des démarches pour acheter la cargaison des navires. Le capitaine se méfia et ne voulut pas consentir à ce marché[ [503].

Au mois de février, il partit pour Smyrne et pour Constantinople. Il vint demander à Puisieux une lettre de recommandation pour l'ambassadeur de France en Turquie. Sa requête ne fut pas accueillie[ [504].