Les intrigues de Valembergh avaient donné lieu à une critique sévère. Il crut devoir se justifier auprès de son collègue de Livourne, François Bouver. Keelmann, après s'être entendu avec les Génois, aurait perpétré des attentats si énormes qu'on ne pouvait les décrire dans une lettre. A Amsterdam, il aurait commis de nombreux méfaits, qui étaient une honte pour la nation hollandaise. Ces turpitudes avaient été découvertes après son départ et les correspondants de Valembergh en faisaient un tableau sinistre. Keelmann aurait tenté de vendre en sous-main le navire et toute la cargaison. Dans ce but, il recevait à son bord, pendant la nuit, des gens suspects et travestis. Le consul disait qu'il avait fait mettre Keelmann en prison et qu'il le faisait étroitement surveiller pour sauvegarder les intérêts des commerçants. Il serait trop long de raconter toutes les ruses qu'il avait employées pour sortir de prison. Un autre capitaine, Cornelius Roos, homme insolent et ami du vin, avait pris bruyamment le parti de Keelmann. Valembergh avait dû également le faire incarcérer. Le consul, en finissant, demandait à son collègue des nouvelles de Corse et le priait de faire tous ses compliments à Salvini, l'agent des révoltés à Livourne, et à cet individu taré, qui se faisait passer pour le neveu de Théodore, sous le nom de Drost[ [505]. Cette lettre ne prouvait qu'une chose, c'est que le consul avait des liens d'amitié non seulement avec Théodore, mais encore avec ses partisans les moins recommandables.

Le baron avait toujours peur. Il écrivit à la sœur Fonseca; il avouait les cruelles inquiétudes qui le torturaient et demandait qu'elle lui procurât à Naples un abri sûr. La bonne sœur avait immédiatement prié une religieuse de cette ville, Mme Anne-Marie della Leonessa, de donner asile au roi de Corse. Il n'avait besoin que d'une chambre; il se procurerait lui-même la nourriture, il ne gênerait en rien les pieux exercices du couvent; du reste il ne comptait pas rester longtemps dans sa retraite. L'essentiel était qu'il pût se mettre en sûreté contre ses ennemis. Il avait été trahi par les capitaines hollandais et il ne savait plus à qui se fier[ [506].

Théodore, en débarquant de L'Africain, se rendit donc au monastère où la sœur Fonseca lui avait ménagé une demeure. Il s'y tenait renfermé tout le jour, ne sortant que la nuit déguisé en moine. Il serait ensuite allé loger dans un autre cloître[ [507], s'entourant de mystère. Enfin, pensant que les saintes femmes ne le garantissaient pas suffisamment contre les représailles de tous ceux qu'il avait dupés, il vint se réfugier dans le logis de son ami Valembergh, où il avait fait mettre tous ses papiers. Chez le consul, il trouva Mathieu Drost et un autre individu, qui lui aussi se faisait passer pour un neveu de Sa Majesté. Le consulat de Hollande à Naples était décidément un bien mauvais lieu.

Il s'y joua une comédie burlesque, dans laquelle Valembergh ne craignit pas d'achever de se compromettre. Sur les réclamations pressantes du gouvernement français, le consul de Hollande se vit obligé de remettre Keelmann en liberté. Théodore tremblait de plus en plus et il supplia son ami de le sauver. Voici ce qui fut imaginé. Dans la nuit du 2 au 3 décembre, Perelli, conseiller du roi des Deux-Siciles, et Ulloa, auditeur général de l'armée, se présentèrent au consulat accompagnés de quarante grenadiers. Ils arrêtèrent le baron et les deux individus qui se trouvaient avec lui. Ils saisirent tous les papiers. C'était une façon ingénieuse de les empêcher d'être pris par des gens indiscrets. Des chaises à porteur attendaient dans la rue. Les captifs y furent placés et conduits à Chiaïa. On les embarqua à bord d'une galiote qui leva l'ancre aussitôt et fit voile vers Gaète. Un détachement de soldats commandés par quatre officiers reçut les prisonniers à leur débarquement et les amena à la citadelle. Théodore et ses deux acolytes furent traités avec tous les égards[ [508]. On assura au baron trois ducats par jour pour sa subsistance[ [509].

Lorsque la nouvelle en fut connue à Naples, on insinua que l'arrestation du baron de Neuhoff avait été faite à la requête du marquis de Puisieux. Mais, plus celui-ci affirmait qu'il n'y était pour rien, plus on lui attribuait cette mesure. On découvrit bientôt la trame de cette comédie inventée par Théodore et Valembergh, de complicité avec les autorités siciliennes. Pour calmer ses frayeurs le baron s'était fait arrêter et conduire sous bonne escorte hors du royaume de Naples. Lorsqu'il fut appréhendé, Neuhoff avait poussé l'effronterie jusqu'à demander aux sbires s'il y avait sûreté pour sa vie[ [510]. C'était une de ces ruses un peu grosses, dont il était coutumier.

On disait qu'il se trouvait si bien à Gaète qu'il avait prié le roi des Deux-Siciles de l'y laisser[ [511]. Mais, c'était un personnage gênant; aussi eut-on hâte de s'en débarrasser. Pendant la nuit du 16 au 17 décembre, il fut extrait du château et conduit à la frontière de l'État? ecclésiastique[ [512].

Les événements qui avaient suivi l'arrivée à Naples des navires hollandais soulevèrent les protestations du gouvernement français. Amelot prescrivit à Fénelon, ambassadeur de France à La Haye, de faire les plus vives remontrances aux États Généraux. Ce n'était pas la première fois que le baron de Neuhoff avait trouvé aide et secours dans les Pays-Bas. En 1737, comme en 1738, il avait paru en Méditerranée sur des bâtiments hollandais avec armes et munitions. La conduite de Valembergh était blâmable au dernier point. «La république ne peut disconvenir combien l'impunité d'un pareil procédé de la part de son consul marquerait peu d'égards pour le roi et pour ce qu'elle doit à l'amitié de Sa Majesté. Si ce qui fait le motif de nos plaintes ne portait que sur quelques particuliers non avoués, nous pourrions y donner moins d'attention, mais la chose est fort différente et bien plus répréhensible lorsqu'on voit un consul hollandais contribuer publiquement à de pareilles entreprises.» Amelot demandait donc que Valembergh fût sévèrement puni et il formulait sa requête dans la forme d'un ultimatum[ [513]. Le ministre accentua son désir, en faisant une démarche auprès de Van Hoëy, envoyé de Hollande à Paris. Les États Généraux ne purent faire autrement que de donner satisfaction au gouvernement français, en désavouant et en révoquant leur consul à Naples[ [514].

Amelot envoya à Fénelon la copie de la déclaration faite par Vastel à Alicante[ [515]. L'envoyé de France communiqua cette pièce au Pensionnaire, qui répondit que les faits rapportés dans ce document devaient être très exagérés, car il n'était pas vraisemblable qu'un subalterne pût être aussi bien informé. «Il n'aurait pas été mieux instruit quand il aurait été du conseil. Les ordres d'un capitaine de vaisseau à l'autre se donnaient-ils tout haut pour qu'un simple matelot pût les savoir avec tant de précision, et les gens de cette sorte tenaient-ils un journal pour pouvoir rapporter exactement les jours et jusqu'aux heures où chaque chose s'était faite?»[ [516]. Nous savons cependant que la déposition de ce simple matelot était parfaitement vraie.

Amelot eut une nouvelle entrevue avec Van Hoëy. Celui-ci fut très embarrassé et ne put que répondre d'une façon vague. Le ministre fut convaincu que, si les États Généraux ne voulaient pas rechercher à fond les responsabilités dans cette affaire, c'était dans «la crainte de découvrir des complices qu'on soupçonne et qu'on veut cacher.» L'envoyé de Hollande alla «jusqu'à faire entendre clairement qu'on obligerait le Pensionnaire personnellement en ne poussant point cette affaire»[ [517].

Du reste, Fénelon s'efforçait de justifier le Pensionnaire de toute influence directe dans les intrigues de Théodore. Il en accusait certains personnages des Pays-Bas, dévoués à la politique du roi d'Angleterre[ [518].