Au commencement de janvier 1739, le bruit courait à Naples que Théodore était revenu. «J'en ai parlé à M. de Montalègre, qui me l'a nié de façon à me confirmer dans mes soupçons», écrivait Puisieux[ [519]. Cette rumeur prenait une telle consistance que le gouvernement sicilien tâchait d'en détruire l'effet en faisant arrêter de temps en temps quelques partisans du roi de Corse; mais sa sévérité ne tombait que sur ceux qui étaient capables de trahir l'aventurier. On laissait bien tranquille ce Drost que Puisieux, cependant, avait recommandé d'une façon toute particulière à Montalègre, comme étant l'un des plus fripons de cette bande de coquins[ [520].

Si Théodore était rentré dans le royaume napolitain, il se tenait bien caché, car il ne faisait pas parler de lui. Il chargeait ses complices de s'agiter à sa place.

Ils menaient grand bruit sur un prétendu désastre que les Corses auraient infligé aux troupes françaises, le 13 décembre, à Borgo. Il s'agissait tout simplement d'un détachement qui avait été surpris; les hommes de Boissieux, après s'être énergiquement défendus, avaient pu se replier en bon ordre sur Bastia[ [521]. Cette affaire était peu importante, mais ils répandirent une relation ampoulée et exagérée de cette bataille: «... Notre général, habillé à la turque, marchait toujours en avant et l'on entendait continuellement des cris d'allégresse et: Vive notre général et le roi des Espagnes... Nous sommes dans ces environs dans l'attente une seconde fois des Français, qui nous ont paru des hommes de bois à la façon dont ils ont été étrillés, quoiqu'ils eussent l'avantage du terrain»[ [522].

Les Génois, de leur côté, furent enchantés de ce qu'ils appelaient le désastre de Borgo. A Gênes, on fit à ce sujet des pasquinades d'un goût douteux[ [523].

Ce grand succès des rebelles corses n'empêcha pas Dominique Rivarola, leur plus fidèle agent, d'aller trouver le marquis Spinola, envoyé de Gênes à Naples. Il lui proposa de faire rentrer la Corse «sous l'obéissance de la république, si l'on voulait lui accorder un bon parti»[ [524]. Il ne fixa pas de prix à sa trahison; il s'en remettait à la générosité des Génois. Mais ceux-ci n'avaient pas l'habitude de payer. Ils voulaient bien profiter de toutes les vilenies, mais à condition que cela ne leur coûtât rien. Quelques années plus tard, Dominique Rivarola se vendra aux Anglais et aux Sardes avec plus de succès.

Au mois de février 1739, les partisans de Théodore, sauf Drost, quittèrent Naples. Ils allèrent à Livourne porter leurs intrigues et leurs ambitions malpropres[ [525].

IV

Le général de Boissieux, malade depuis longtemps, mourut à Bastia dans la nuit du 1er au 2 février 1739[ [526]. Son successeur fut le marquis de Maillebois. Parti de Toulon le 19 mars, il débarqua à Calvi le 21[ [527].

La durée de la révolte, les difficultés d'une campagne dans un pays montagneux avaient forcé le gouvernement français à expédier de nouvelles troupes. Toutes les tentatives de médiation pacifique avaient échoué. Les insulaires s'obstinaient avec une belle énergie à ne pas vouloir reconnaître la domination génoise. Les instructions remises à Maillebois ne furent pas rédigées dans cet esprit de modération qui formait la base de la mission de Boissieux[ [528]. Il ne fallait pas, sous prétexte de mansuétude, imposer à l'armée française une inaction pouvant porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des Génois.

Maillebois commença par établir une surveillance plus active sur les côtes pour empêcher autant que possible les Corses d'avoir des rapports avec le continent. Campredon avait quelques bonnes raisons de penser que les insulaires trouvaient des secours à Gênes même. Si ces soupçons étaient justifiés, la France aurait joué un rôle de dupe et c'est ce qu'il fallait éviter. Amelot écrivit à Campredon que le cardinal Fleury désirerait vivement qu'on pût avoir des preuves sur les secours en armes et munitions fournis par des Génois aux Corses[ [529]. Mais il est toujours assez difficile d'avoir des certitudes dans une pareille question. Les Génois étaient très méfiants et certainement ceux qui faisaient la contrebande de guerre opéraient dans le plus grand secret.