Frédéric avait plus d'énergie que son oncle. Il ne se laissa pas intimider par l'hostilité qu'il sentait autour de lui. Il ne songea pas un instant à se dérober; il alla de l'avant. Le 6 mai, les principaux chefs se réunirent à Venzolasca pour délibérer sur les affaires du pays. Résolument, Frédéric se rendit à cette réunion, décidé à affronter les haines et les colères des rebelles. Les débats se prolongèrent pendant deux jours «avec beaucoup d'aigreur et un grand partage d'opinions». La majorité de l'assemblée pensait que le moment fût venu où toute résistance devenait inutile. On devait envoyer des députés pour offrir au général français la soumission du peuple corse. Frédéric se leva et prit la parole. Il promit sur sa tête que le roi arriverait bientôt dans l'île avec des secours considérables en troupes, en argent et en munitions fournis par les puissances maritimes de l'Europe y compris l'Espagne. Il se mettrait en personne à la tête de la nation armée et les Génois seraient définitivement écrasés. Les Corses ne devaient donc pas capituler. Soutenu par les plus acharnés, ce discours retourna l'assemblée. Les paroles vibrantes de Frédéric trouvèrent un écho chez les plus irrésolus. La résistance fut votée d'acclamation au cri de: «Vive le roi Théodore!» Avant de se séparer, les chefs firent le serment d'être à jamais fidèles au souverain qu'ils s'étaient donné trois ans auparavant.

Mais cette belle unanimité de sentiments n'était qu'apparente. Les Corses étaient trop désunis pour que les Français pussent craindre un soulèvement général. Et Théodore serait même arrivé en ce moment, qu'il aurait risqué d'être abandonné, trahi par tous, tué peut-être, s'il n'apportait pas avec lui les secours promis[ [541].

Le consul de Gênes, à Livourne, informa Maillebois qu'une felouque suspecte se trouvait dans le port et qu'on croyait que ce bâtiment avait été frété pour transporter le baron dans l'île. Malgré l'invraisemblance d'un retour du roi, le général français voulut s'assurer du fait. Il envoya la barque La Légère à Livourne. Le commandant, M. de la Vilarselle, devait surveiller le bateau signalé, s'en emparer s'il prenait la mer, et l'amener à Bastia, afin qu'on interrogeât son équipage et qu'on visitât sa cargaison[ [542]. Mais, selon leur habitude, les Génois s'étaient alarmés trop tôt. Théodore n'avait alors ni les moyens ni l'envie de retourner dans son royaume. On n'entendit plus parler de lui pendant quelque temps.

Bien convaincu que le baron de Neuhoff ne viendrait pas activer la révolte par sa présence, Maillebois prit ses dispositions pour amener une prompte pacification de la Corse. Il ne s'agissait plus maintenant de négocier avec les insulaires; il fallait porter les armes jusque dans les cantons montagneux de l'intérieur. Le général en chef décida de commencer les opérations par la Balagne, la province la plus riche et la plus rebelle. Frédéric s'y était rendu avec quelques partisans pour prêcher et organiser la résistance. Sous son impulsion, les Corses s'y préparèrent avec intelligence. Ils donnèrent de l'occupation aux troupes françaises, qui eurent à surmonter bien des obstacles tenant à la configuration du pays et au manque de routes praticables. Ces difficultés étaient accrues par l'hostilité sourde des populations qui paraissaient soumises et par la mauvaise foi des Génois. On se sentait entouré d'espions et de traîtres[ [543].

Malgré tout, la Balagne fut promptement réduite. La prise de Lento et de Bigorno assura l'occupation presque complète de la vallée du Golo. Frédéric se réfugia plus avant dans l'intérieur, désirant arrêter les Français par une guerre d'embuscade. Peut-être espérait-il encore que son oncle arriverait avec des secours. Il voulait énergiquement tenir jusqu'à ce moment-là. Son fol entêtement ne manquait pas de hardiesse.

Après la soumission de la Balagne, Maillebois se rendit à Corte. Tout le nord de l'île était pacifié et même désarmé; restait le sud. On pouvait craindre que cette région, encombrée de montagnes et de rochers, couverte d'inextricables forêts, ne présentât à l'expédition les plus graves difficultés. Un canton surtout, celui de Zicavo, semblait vouloir opposer une résistance acharnée. Frédéric s'était réfugié dans ce village, qui domine la vallée du Taravo. Là, le prévôt de la piève, prêtre fanatique, avait armé onze à douze cents hommes résolus. Les ayant rassemblés en présence de Frédéric, il leur fit jurer sur l'Évangile de mourir jusqu'au dernier plutôt que de manquer de fidélité à Théodore. Ces rudes montagnards firent plus encore que de prêter le serment qu'on leur demandait: ils menacèrent de brûler dans les cantons voisins les maisons de tous ceux qui seraient portés à se soumettre aux Français[ [544]. Ces menaces jetèrent le trouble parmi les populations. Elles prirent les armes en masse. A la vérité, tous ces gens ne connaissaient pas le fantôme de roi qui avait régné pendant quelques mois sur eux. Jamais ils n'avaient ressenti le moindre bienfait de l'équipée du baron de Neuhoff. Aucun intérêt ne les poussait à prolonger une résistance qui pouvait leur coûter cher. Ils étaient poussés par une faction fanatique, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui murmuraient. Cette division aurait facilité la tâche de Maillebois si le manque de routes n'avait contrarié la marche des troupes et leur ravitaillement.

Frédéric sentait combien l'inconstance des Corses, toujours prêts à un revirement, rendait sa position précaire. Il semblait découragé. Le temps passait; son oncle ne donnait plus signe de vie. Ce silence exaspérait ceux que ses promesses avaient entraînés. Chaque jour sa vie était en danger. Et que pouvait-il faire, seul, au centre de l'île, sans communications avec le continent? Au mois de juillet, il fit demander à Maillebois un sauf-conduit qui lui permît de quitter l'île sans crainte d'être inquiété par les Génois. Le général refusa les passeports, ne voulant pas compromettre la dignité du roi, son maître, en traitant avec un personnage considéré comme un vulgaire aventurier, qui, de sa propre autorité, s'était mis à la tête d'un mouvement insurrectionnel. Le maréchal de camp, Duchâtel, croyait, au contraire, que ce serait faire acte de bonne politique en facilitant ce départ. Mais Maillebois promit seulement de fermer les yeux sur les tentatives que ferait Frédéric pour gagner le continent[ [545]. N'ayant pas obtenu la garantie qu'il désirait, le neveu de Théodore préféra continuer une résistance désespérée que de courir les risques d'une fuite.

Malgré le découragement des uns, les inimitiés qui divisaient les autres, la soumission de Zicavo et du pays environnant fut longue. Maillebois n'entra à Zicavo que le 22 septembre. Le village était désert. Frédéric, le prévôt, les habitants avec femmes et enfants s'étaient réfugiés sur la montagne appelée Coscione, emportant leurs objets les plus précieux. Ils n'étaient que trois cents hommes armés, mais doués d'une «opiniâtreté inconcevable». Le général décida de poursuivre les rebelles jusque dans leur retraite. Son plan était de les cerner et de les réduire par la famine. Cette expédition fut confiée à quatre bataillons sous le commandement de M. de Larnage[ [546].

C'est à travers cette même montagne de Coscione—on s'en souvient—que Théodore avait fui trois ans auparavant, craignant le ressentiment des Corses leurrés par ses promesses. Là aussi son neveu, à bout de ressources, se réfugiait, redoutant davantage ceux qu'il avait soulevés que les Français.

La résistance des derniers révoltés à Coscione dura un mois environ. Vers le milieu du mois d'octobre, le prévôt de Zicavo se rendit[ [547]. Frédéric se sauva avec sept ou huit compagnons. Il se mit à errer à travers les montagnes et les forêts, se cachant, évitant les villages occupés par les Français, comme ceux où il ne se trouvait que des Corses. Pendant un an il mena l'existence d'un vagabond. Il avait troqué son habit de gentilhomme contre un accoutrement grossier de poils de chèvre. Blotti dans une caverne, il se nourrissait des provisions que les Corses déposaient dans la montagne pour les bandits. Souvent la faim le chassait hors de son gîte. Il parcourait la campagne en quête de nourriture et, pour se la procurer, il commit des rapines.