Après la soumission du canton de Zicavo, Maillebois fit désarmer et surveiller étroitement les habitants de Porto-Vecchio, car il craignait que Théodore ne choisît ce port pour tenter un débarquement. Des colonnes volantes parcouraient les montagnes pour prendre Frédéric. Mais celui-ci fuyait toujours. On prétend qu'au mois de mai 1740, harcelé par la faim, il dévalisa un couvent. Traqué entre Quenza et Bonifacio, il se sauva en se laissant glisser entre des rochers[ [548]. Pendant quelques mois encore il vécut ainsi. Chaque jour sa troupe se désagrégeait. Maillebois, pour en terminer, fit publier qu'une récompense de trois mille livres serait donnée à celui qui le livrerait; mais aucun Corse ne le dénonça. Enfin, par l'intermédiaire d'un prêtre, le général français parvint à décider Frédéric et ses derniers partisans à quitter la Corse.
Au mois d'octobre 1740, on voyait circuler dans les rues de Livourne une quinzaine d'hommes déguenillés: c'était Frédéric, un gentilhomme prussien et quelques bandits corses[ [549].
Le neveu de Théodore fut reçu par les autorités toscanes, mieux qu'il n'aurait pu l'espérer. Le général Wachtendonck l'invita à dîner et les officiers impériaux lui témoignèrent la plus vive sympathie[ [550].
CHAPITRE VI
Espions et traîtres.—L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant Guillaume.—Le chevalier de Champigny livre au gouvernement français la correspondance de sa mère.—Le docteur Spitzlaer et la police.—Sauveur Ginestra.—L'écriture de Théodore.—Son faux portrait.—Sa caricature.
Le couvent de Rome.—La sœur Fonseca.—Son enthousiasme et son dévouement.—Sa correspondance avec Bigani.—Avec Lucas Boon.—Son homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.—Les entrevues du chevalier avec le ministre de Gênes.—Il lui communique la correspondance de la religieuse.—Il lui propose «un bon coup».—Mort de la sœur Angélique Cassandre Fonseca.
François de Lorraine.—Il veut avoir la Corse.—Un concurrent à Théodore: le comte de Beaujeu.—Ses rapports avec François.—Les instructions du duc.—La retirade.—Beaujeu meurt en prison.—Intrigues des lieutenants de François.—Mort de l'empereur Charles VI.
I
L'équipée du baron de Neuhoff avait fait surgir des bas-fonds de la société une tourbe de gens sans aveu, espions, traîtres, escrocs, aventuriers, prêts à vendre des secrets réels ou simulés, aptes aux besognes les plus répugnantes. La Sérénissime République de Gênes entrait volontiers en pourparlers avec ces agents interlopes, mais son avarice la faisait reculer au moment décisif. Très certainement, si elle eût voulu y mettre le prix, elle se serait promptement débarrassée de Théodore; elle aurait même pu l'acheter.