Le capitaine, d'ailleurs, jouissait auprès de Neuhoff d'un grand crédit. Le roi ne paraissait pas lui tenir rigueur de ses opérations commerciales avec les Génois. Il continua à lui témoigner sa confiance et à verser ses chagrins dans son sein. A sa sortie du château de Gaète, il lui écrivit qu'il se sentait abandonné et trahi par tous. Il lui demandait des nouvelles en le priant de faire tenir sa réponse sous le couvert de son fidèle ami Joseph Valembergh, le consul de Hollande à Naples[ [588].
Mme Fonseca correspondait aussi avec Lucas Boon à Amsterdam[ [589]. Il était nécessaire, en effet, de relever, auprès des traitants hollandais, le crédit fortement ébranlé de Théodore. Elle avait écrit en français et en italien à Boon, car elle savait qu'il connaissait ces deux langues. Après avoir laissé plusieurs lettres sans réponse, il s'était enfin décidé à lui écrire en hollandais. Elle n'avait pas pu lire cette lettre, car elle ignorait cette langue; et la pauvre sœur suppliait le négociant de lui envoyer quelques nouvelles dans un langage à sa portée.
Sa confiance dans tous ceux qui se disaient partisans du souverain était infinie. Avec quelques mots de louange pour son héros, tous les aigrefins trouvaient le chemin de son cœur et de sa bourse. Elle n'était pas bête cependant. Elle jugeait les autres d'après elle-même. Sa crédulité, allant parfois jusqu'à la naïveté, provenait de son excessive vénération pour son roi. Elle ne pouvait pas s'imaginer que des gens fussent assez indignes pour le tromper. C'était bon pour les Génois!
Elle fut aussi en correspondance très amicale avec ce Mathieu Drost, un farceur doublé d'un escroc, que Théodore lui-même traitait de traître et d'espion, soudoyé par la république[ [590]. Elle le soutint avec cette bonté ingénue qu'elle mettait au service des aventuriers, qui lui soutiraient de l'argent. Elle aurait voulu communiquer à cet individu un peu de cette foi robuste dont elle était animée. «Soyez certain, lui écrivait-elle, que Sa Majesté arrivera bientôt en Corse largement pourvue en toutes choses[ [591]».
D'autres personnages de moindre importance s'agitaient autour du couvent des Saints-Dominique et Sixte. Il y avait, parmi eux, un nommé Jean Ludovici, ami du fameux consul hollandais à Naples, qui, avec l'abbé Varnesi, servait parfois d'intermédiaire pour la correspondance[ [592].
Un certain Duffour, qui se disait «lieutenant colonel et ingénieur de Sa Majesté des Corses», implorait la protection de Mme Fonseca. On l'avait desservi dans l'esprit de Sa Majesté et il tenait à reconquérir son estime par son attachement, sa fidélité et son obéissance[ [593].
La bonne sœur croyait à toutes ces protestations. Elle les accueillait avec reconnaissance. Elle devait souffrir dans son dévouement de ne pouvoir aider son roi, d'une manière plus active, à bouter les Génois hors du royaume de Corse. Son rôle se bornait à écrire partout pour la bonne cause; elle ne s'en privait pas. Elle centralisait toutes les correspondances; elle était une boîte aux lettres. Un homme, qui avait toute sa confiance, se chargeait de faire parvenir les missives. Cet individu, le chevalier Saint-Martin, était, d'ailleurs, le fripon le plus achevé.
En réalité, il s'appelait Bigou. Il était né à Paris de parents protestants. Il avait séjourné en Angleterre pour y professer sa religion, et s'était fait naturaliser anglais. Puis, voulant se convertir, il avait fait le voyage de Rome où il désirait s'établir. Il se disait piémontais et portait des décorations. Il sollicitait du pape un emploi quelconque[ [594]. A la suite de sa conversion, il avait, pour commencer, obtenu une petite pension du Saint-Père[ [595]. Mais, l'allocation pontificale n'étant pas suffisante, il eut recours à l'espionnage, afin de pouvoir vivre honnêtement.
Dans l'entourage du roi de Corse, composé de traîtres et de filous, Saint-Martin était tout désigné pour prendre l'un des premiers rangs. Il complétait la collection. Il n'avait pas eu de peine à se lier avec le baron, toujours bien disposé à accueillir les hommes de bonne volonté, qui se présentaient à lui. Le chevalier s'offrit comme intermédiaire pour la correspondance royale. Il entra de suite dans les bonnes grâces de Mme Fonseca. Sa conversion récente, l'enthousiasme qu'il déployait à l'égard de Sa Majesté lui valurent l'affection de la religieuse. A toute heure, il était admis auprès d'elle, et souvent la sœur tourière entre-bâillait, pour lui, la nuit, la petite porte du couvent. Mme Saint-Martin, restée à Livourne, s'occupait aussi de transmettre les lettres secrètes échangées entre le monastère et les partisans de Théodore. Mme Fonseca envoya cette dame porter à Mathieu Drost une épître de consolations dans la forteresse de Livourne. L'aventurier reçut la missive, mais ne possédant plus un écu, il n'avait pas pu récompenser la messagère: il profita de la circonstance pour demander à la bonne sœur de lui envoyer cent sequins[ [596].
Mme Fonseca avait aussi recommandé l'excellente Mme Saint-Martin à Bigani. Mais celui-ci s'excusa de n'avoir pas pu la recevoir honnêtement. Depuis neuf jours, sa maison était occupée par le greffier du tribunal, le barigel et quatre sbires. Ces gens opéraient chez lui une perquisition et, au moment où il mandait ces détails, à quatre heures du matin, ils étaient encore là. La police ne trouverait rien d'intéressant, malgré le soin qu'elle mettait à fouiller partout. Néanmoins, le capitaine se lamentait très fort. Mme Bigani était tombée malade à la suite de cette descente de justice et lui-même avait des vertiges, car il ne cessait d'avoir le cœur ému et inquiet—il aurait pu dire plus justement la conscience. Et, selon la coutume de ces gens qui se rejetaient mutuellement leurs turpitudes, il accusait Mathieu Drost d'avoir fait tout le mal. Comme il fallait, pour toucher la bonne sœur et lui faire donner de l'argent, montrer quelques sentiments de résignation chrétienne, Bigani ajoutait qu'il priait Dieu de pardonner au coupable[ [597].