Mme Saint-Martin revint à Rome, contre le gré de son mari, qui, sans doute, désirait travailler sans témoins. Elle était, paraît-il, «beaucoup plus sensée que lui»[ [598]. Aussi disparut-elle bientôt. En effet, on ne la trouve plus mêlée aux intrigues du couvent des Saints-Dominique et Sixte. Il est vrai que le chevalier faisait de la besogne pour deux.
Théodore qui avait, il faut le reconnaître, des lueurs de bon sens, ne partageait pas la confiance aveugle de son amie à l'égard de Saint-Martin. A plusieurs reprises, il lui écrivit de ne pas se fier à cet individu. Cependant, au mois de mai 1738, il était dans les meilleurs termes avec le chevalier. Il lui demandait de venir le retrouver en Hollande, de lui procurer quelque bon officier d'artillerie, et lui disait qu'il n'aurait jamais lieu de regretter de s'être attaché à lui. Il l'assurait de ses sincères sentiments de bonne amitié[ [599]; mais il avait ouvert les yeux. Saint-Martin, sentant que Neuhoff se méfiait de lui, voulut se justifier. Il lui écrivit une belle lettre, selon toutes les formules du protocole. Malgré les propos calomnieux qui l'avaient desservi dans l'esprit du roi, il tenait à confesser bien haut les sentiments de respect et de fidélité dont il était animé. Sa dernière entrevue avec le souverain, à Rome, avait fortement imprimé ces sentiments dans son cœur. Il applaudissait donc à son heureuse arrivée dans les mers italiennes. Par ses hauts faits, le roi étonnait le monde et lui seul savait enseigner le grand art de régner. Il se félicitait de vivre dans un siècle, sur lequel les vertus de Sa Majesté jetaient un lustre si brillant. C'était donc bien injustement qu'on l'accusait de trahison. Son innocence et ses principes assuraient la paix de son âme. Bien entendu, il rejetait sur quelqu'un toutes ces infamies. C'était un sieur Valentin Tadei, qui avait dû se rétracter, non seulement devant lui, mais en présence de plusieurs amis du roi. Toujours, même au péril de sa vie, il tiendrait à honneur d'obéir à Sa Majesté, et, comme les autres, il priait Dieu de conserver ses précieux jours. En terminant il lui offrait les très humbles respects et les services de M. de Champigny. Elle daignerait certainement agréer les compliments de cet homme vertueux et probe[ [600]. Nous avons vu quelles étaient la vertu et la probité de M. de Champigny.
Pour compléter l'effet que devait produire cette lettre éloquente, Saint-Martin se fit donner un certificat par la bonne sœur. Elle joignit en effet un billet à l'épître du chevalier. Bien que Sa Majesté lui eût toujours écrit de se méfier de «Monsieur Saint-Martin», elle pouvait répondre de sa fidélité, l'ayant mise à l'épreuve. Il était certainement l'un des plus dévoués et des plus affectionnés serviteurs du monarque. Parmi tous les partisans corses, elle n'avait jamais pu trouver aucun homme qui lui inspirât autant de confiance. Il se chargeait de toute sa correspondance. Il l'attendait pendant des heures entières, le jour ou la nuit, par la pluie ou par la grêle. Ainsi tandis qu'elle écrivait ce billet, à deux heures du matin, le chevalier était à son poste. Elle lui confiait une petite boîte pour le roi[ [601].
Si Saint-Martin montrait un dévouement extrême pour les intérêts du baron, il déployait un zèle non moins grand pour servir la république. Il était entré en rapports avec Bernabo, agent de Gênes à Rome. Ces relations furent amicales et suivies. Au mois de juin 1738, Bernabo répondant à une question du Sérénissime Collège, disait que pour transmettre à un certain chanoine—qu'il ne nommait pas—une lettre du chevalier, il s'était servi d'un cachet imaginé, ne pouvant employer le sceau de Saint-Martin orné d'armoiries et d'une couronne, car il ne savait si ces armes lui appartenaient vraiment ou si elles étaient usurpées. Mais l'agent génois avait fait un cachet d'une circonférence égale à celui du chevalier. Pour le moment, le fidèle intermédiaire de Mme Fonseca ne se trouvait pas à Rome. Bernabo ignorait où il était allé et si son absence ne cachait pas quelque expédition adroitement combinée. A son domicile, le domestique avait dit qu'il attendait son maître d'un jour à l'autre[ [602].
Le diplomate comptait donc tirer quelques profits des tournées mystérieuses de Saint-Martin.
Le chevalier revint bientôt. Il écrivit à son ami Bernabo: «Il est de la dernière conséquence que j'aie l'honneur de vous voir aujourd'hui avant la nuit, et comme je ne puis dans la circonstance aller chez vous, il faut que vous vous rendiez à vingt-et-une heures d'Italie, ou plus tôt si vous voulez, au jardin de Jésus-et-Marie au Cours.» Il s'agissait de trois lettres qu'il avait en main: une de Mme Fonseca à Lucas Boon, qu'il était chargé de faire parvenir à Amsterdam; les deux autres, de Drost et de Bigani à la religieuse, que sa femme avait apportées de Livourne. Il le priait de lui faire tenir sa réponse par Mme Joseph avant les vingt-et-une heures[ [603].
Bernabo alla au rendez-vous. Dans un endroit écarté, l'agent de Gênes et le chevalier causèrent. Au cours de l'entretien, Saint-Martin exhiba les lettres des amis de Théodore. Son désir de servir la Sérénissime République était extrême, aussi avant de faire parvenir cette correspondance à destination, avait-il tenu à la communiquer au représentant du gouvernement génois. Bernabo témoigna quelque répugnance à prendre connaissance de ces lettres. Il se laissa prier pour les accepter. Néanmoins, il les retint. Rentré chez lui, il fit prendre copie de deux d'entre elles et les retourna le soir même convenablement recachetées à son espion. Il expédia ces copies aux inquisiteurs d'État, ainsi que la lettre originale de Mme Fonseca à Lucas Boon que, d'accord avec le chevalier, il avait gardée. Bernabo concluait en disant que son zèle pour le service public le poussait à déclarer qu'il ne conviendrait pas d'abandonner Saint-Martin. Ce dernier était prêt à fournir tout ce qui lui passerait par les mains. Si jusqu'à présent, il n'avait donné que des renseignements sans grande importance, il pourrait sans doute faire mieux dans l'avenir. En tous cas, il importait de le tenir en haleine de façon à ce qu'il remplît ses engagements[ [604]. Le chevalier, du reste, faisait bien son métier; il remettait à Bernabo les lettres aussitôt que la bonne sœur les confiait à sa fidélité. Le ministre pouvait donc envoyer à son gouvernement les papiers volés le jour même où ils avaient été écrits.
Les inquisiteurs délibérèrent sur cet envoi. Il fut décidé que les copies seraient classées et qu'on expédierait à Amsterdam la lettre autographe de Mme Fonseca à Lucas Boon[ [605]. Les magistrats en firent conserver la traduction.
Saint-Martin demanda, un jour, audience à l'ambassadeur de France. Le duc de Saint-Aignan le reçut. Il désirait effacer, disait-il, les impressions fâcheuses qu'on avait sur lui. Ses intrigues commençaient à être connues; Bernabo ayant avoué à Saint-Aignan qu'il avait gagné Saint-Martin et que celui-ci lui fournissait, en secret, la correspondance des amis de Théodore[ [606].
Le but réel de la visite du chevalier était sans doute d'essayer de vendre quelques papiers volés. Il en fut pour sa visite. Peu de temps après, Saint-Martin affirmait à Théodore son dévouement en termes pompeux et se faisait délivrer, par Mme Fonseca, un certificat de fidélité. Il en avait besoin!