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CHAPITRE PREMIER

VÉRITABLE SUJET DE LA TAPISSERIE

On répète toujours que la Tapisserie de Bayeux représente l'histoire de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. Ce n'est pas tout à fait exact. Sans doute, nous y trouvons des tableaux nous montrant les préparatifs de l'expédition, le débarquement à Pevensey et la victoire de Hastings, mais loin d'être le sujet principal, ce n'en est qu'une partie, la conclusion du drame poignant exposé à nos yeux.

Le véritable sujet, c'est le parjure de Harold et son terrible châtiment. Ce prince occupe une place aussi importante que Guillaume. Pour nous faire apprécier toute l'horreur de son crime, la Tapisserie nous expose quelle lourde dette de gratitude Harold avait contractée envers Guillaume, qui, au prix d'une énorme rançon, l'avait d'abord arraché des mains de Guy de Ponthieu, puis l'avait reçu magnifiquement dans son palais de Rouen, et, le traitant comme son frère d'armes, l'avait emmené dans l'expédition de Bretagne, entreprise probablement (?) à sa demande [108]; enfin l'avait armé chevalier.

Après tant de bienfaits, d'aussi signalés services, [p. 131] Harold n'avait, semble-t-il, rien à refuser à Guillaume; aussi, ne doit-on pas être surpris qu'il promette solennellement de l'aider de tout son pouvoir à se mettre en possession du royaume d'Angleterre, que son cousin, le vieux roi Édouard, venait de lui léguer. N'oublions pas que Harold, comme sujet de ce prince, devait faire tous ses efforts pour assurer l'exécution de sa volonté. Dans cette occurrence, ce serment semble très simple et très naturel; c'était tout à la fois un acte de reconnaissance envers son bienfaiteur, et de loyalisme envers son roi. Or, à la mort d'Édouard, malgré son serment, Harold accepte la couronne; mais Guillaume refuse de laisser aux mains d'un traître, d'un parjure, ce royaume d'Angleterre qui est, désormais, son patrimoine légitime. Il en appelle aux armes, et la bataille de Hastings doit être considérée comme une sorte d'épreuve, de duel judiciaire entre les deux rivaux. Si nous en croyons Guillaume de Poitiers, Harold aurait accepté cette sorte de lutte; car après avoir reçu les derniers ambassadeurs venant faire des propositions de paix, il se serait écrié: « Que Dieu décide aujourd'hui ce qui est juste entre Guillaume et moi [109]. » Or, Dieu n'a pas permis que Harold profitât de son crime; il l'a, au contraire, cruellement châtié: et non seulement lui, mais encore ses frères innocents, sont morts dans le combat [110].

Ainsi, le drame revêt un caractère de haute moralité, bien à sa place dans une cathédrale. Il enseigne les fidèles, et leur apprend quel respect on doit avoir pour la parole donnée, surtout quand elle est accompagnée et [p. 132] confirmée par un serment, solennellement prêté sur les choses les plus saintes, l'Evangile et les reliques les plus vénérées. Wace, dans son récit de la scène du serment, pour nous faire comprendre sa gravité, nous dépeint l'émotion de Harold:

Quant Héraut suz sa main tendi,
La main trembla, la char frémi [111]. v. 19838.

Ces idées sont bien du moyen âge, qui pratiqua si rigoureusement la religion du serment, et spécialement du XIe siècle, qui a été, par excellence, le siècle des épreuves judiciaires.

L'histoire, d'ailleurs, nous dit que c'est bien le châtiment du parjure de Harold, que poursuivit Guillaume; c'est de ce parjure qu'il se plaignit à Rome, par l'intermédiaire de Lanfranc, prieur de l'Abbaye du Bec. Et pour arriver à punir ce crime, et à réparer le préjudice causé, il fit prêcher une sorte de guerre sainte.