Pour ses querelles ordinaires, pour ses précédentes guerres avec ses voisins du continent, Guillaume n'avait pas pris ces précautions: il s'était mis en campagne sans demander à Rome un semblable appui. D'ailleurs, il n'eût probablement pas obtenu de réponse favorable. Mais ici, la situation est toute différente. Son parjure a rendu Harold indigne du trône, et a permis au Pape de donner à Guillaume l'investiture du royaume d'Angleterre, et de lui envoyer, avec sa bénédiction, un étendard béni, gage sensible de son appui moral [112].
[p. 133] Enfin, ce qui montre le mieux ce caractère et l'importance que l'opinion, non seulement en Normandie, mais encore en Angleterre, attachait à cette violation de serment, c'est cette scène entre Harold et son frère Gyrth, dont l'authenticité ne peut être mise en doute; car elle n'est pas seulement racontée par les historiens normands et français, mais encore par les chroniqueurs anglais. A la veille de la bataille de Hastings, Gyrth veut empêcher son frère d'y prendre part, et l'amener à se retirer à Londres. Il invoque son intérêt et celui de la patrie elle-même: « Si le roi, lui dit-il, prend part à la lutte et est vaincu, s'il trouve la mort dans le combat, tout est terminé, l'Angleterre est conquise, et la liberté anglaise périt par sa faute. » Puis non content de ces raisons si graves, il ajoute en insistant: « Il n'est pas bon de lutter contre le suzerain à qui on a prêté hommage: n'as-tu pas prêté serment à Guillaume? crains donc d'encourir la peine de ce crime affreux qu'est le parjure et d'amener avec la tienne, la perte des hommes qui combattent avec toi: « Cave ne perjurium incurras , et pro tanto scelere, tu cum viribus nostræ gentis corruas nostræque progeniei permansurum dedecus exinde fias [113]. » On ne manquera pas de remarquer la singulière virulence de l'expression. Et Gyrth de poursuivre:
« Moi, je ne suis pas dans le même cas, je n'ai pris aucun engagement vis-à-vis de Guillaume, c'est fièrement, sans arrière-pensée, sans trouble de conscience que je [p. 134] lutte contre lui, c'est justement que je défends la liberté de ma terre natale. Si je remporte la victoire, Harold, mon roi, en recueille tous les fruits; si je suis vaincu, il reste pour réunir la nouvelle armée qui arrive, la commander, venger notre échec, c'est seulement sa défaite qui décidera de la lutte et du sort de la patrie. »
Le chroniqueur anglais Guillaume de Malmesbury nous raconte la même scène, et c'est à peine s'il en atténue la violence du langage de Gyrth: « Tu ne peux nier que de bon gré, ou sous l'empire de la contrainte, tu n'aies prêté à Guillaume le serment qu'il te demandait: dès lors tu agiras sagement si, t'arrachant à la nécessité menaçante, tu nous laisses affronter seuls le péril de la bataille. Nous, nous n'avons prêté aucun serment, et il est juste que nous prenions les armes pour la défense de la patrie. Nec enim ibis in inficias quin illi sacramentum vel invitus, vel voluntarius feceris; proinde consultius ages si instanti necesitati te subtrahens, nostro periculo colludium pugnæ tentaveris. Nos omni juramento expediti, juste ferrum pro patria stringemus [114]. »
Ces témoignages sont caractéristiques. Ils nous montrent bien le respect religieux que nos pères du XIe siècle avaient pour tout serment. Ils nous font comprendre le côté moral de la Tapisserie, et son véritable objet.
Il nous semble aussi que cette explication du sujet de la Tapisserie nous montre bien qu'elle a été conçue par un Français, par un Normand, ami de Guillaume, qui a indiqué au dessinateur les diverses scènes à représenter, et le sens de chaque tableau. Un Anglo-Saxon lui aurait donné un tout autre caractère. Et la moralité qui se tire [p. 135] du récit porte, en outre, à penser qu'elle a toujours été destinée à la cathédrale de Bayeux, où elle a été exposée chaque année jusqu'à la Révolution.
Par deux croix tracées au niveau des inscriptions, et se confondant avec elles, il semble que le dessinateur ait voulu diviser en trois parties, en trois actes, l'ensemble des faits qu'il représentait. Le premier comprend le voyage d'Harold, sa captivité à Beaurain. Au second, nous voyons Guillaume accueillir avec empressement l'ami de Harold et en toute hâte obtenir sa liberté, puis entreprendre avec lui l'expédition de Bretagne, l'armer chevalier et recevoir de lui, en récompense de ces services, la promesse solennelle de l'aider à occuper le trône d'Angleterre que le roi Édouard lui a légué.
Le troisième et dernier acte commence au moment où Guillaume s'embarque pour l'Angleterre, et se termine par la victoire de Hastings où Harold trouva la mort.
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