Au moyen âge, sans se préoccuper de la couleur locale et de la vérité archéologique, les artistes, chargés de représenter les scènes historiques, donnaient toujours à leurs personnages le costume habituel, ou de théâtre, en usage de leur temps. Cette règle est très générale; elle s'applique aux représentations des arts du dessin, comme aussi aux récits des écrivains, et on ne trouverait pas une œuvre authentique, reproduisant un fait ancien, où on se soit préoccupé de donner à tous les personnages représentés le costume de leur temps.
Les rares artistes, qui ont senti le besoin de montrer que la scène qu'ils représentaient se passait au loin, à une époque reculée, se sont bornés à introduire dans la scène, un personnage pour caractériser le temps et le lieu. Ainsi au XIIIe siècle, au portail de Notre-Dame de Paris, nous trouvons représentée l'histoire de saint Etienne. Nous voyons successivement le saint argumentant avec les docteurs Juifs, prêchant en public, comparaissant devant le proconsul romain, puis lapidé et mis au tombeau. Pour montrer que tout cela se passe en Orient, au temps de la puissance romaine, l'artiste s'est borné à introduire dans la scène du jugement, un soldat nègre revêtu d'une cuirasse romaine [130]. Les autres personnages ont le costume du XIIIe siècle.
De même les poètes et les chroniqueurs empruntent les détails de leurs récits à ce qu'ils ont sous les yeux, sans tenir compte du progrès du temps et des modifications qu'il amène dans son évolution. Ainsi Wace, qui écrivait au XIIe siècle, nous parle dans son récit de la bataille de Hastings, de chevaux couverts de fer, qu'il a [p. 161] pu voir, mais qui étaient inconnus au moment de la conquête. De son côté Freeman [131] nous signale le récit très caractéristique de la victoire remportée par Harold sur les Danois à Stamford Bridge, quelques jours avant la bataille de Hastings. Avec les détails que donne Snorro, qui écrivait au XIIIe siècle, on croirait qu'il s'agit d'une bataille de ce temps.
Ce n'est pas sans raison que l'éminent historien, qui connaît bien le haut moyen âge, frappé des détails précieux que nous donne la Tapisserie, y trouve la preuve de son exécution aussitôt après la Conquête, et se demande si une œuvre postérieure de trente ou quarante ans, nous aurait montré les Anglais luttant à pied avec la hache, auprès des paysans accourus avec leurs masses pour repousser l'envahisseur, ainsi que le dragon qui était alors le drapeau et le symbole de leur patrie.
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CHAPITRE V
DE L'ARMURE ET DES ARMES
Comme armure défensive, les chevaliers ont la broigne ou brunie, justaucorps couvrant les jambes jusqu'aux genoux, les bras jusqu'aux coudes, et muni d'un capuchon pour protéger la tête. Par sa forme, ce vêtement n'était pas sans analogie avec nos modernes caleçons de bain. Comme eux, il devait avoir sur la poitrine une ouverture permettant de le revêtir. La Tapisserie ne nous fournit pas de renseignements précis sur ce point; toutefois, il est probable que ce carré entouré d'une bordure [132], que nous voyons sur la poitrine des chevaliers, dissimule cette ouverture et fortifie son emplacement.
Ce vêtement de grosse étoffe ou de cuir, bien rembourré pour atténuer la violence des coups, ne présentait pas toujours le même aspect. Notre tenture nous montre deux sortes de broigne [133]: