1° La broigne treslie ou treillissée, sur laquelle des lanières de cuir cousues ou rivées à leur croisement formaient des carreaux ou des losanges.
[p. 163] 2° La broigne maclée, recouverte d'anneaux de métal juxtaposés, qui empêchaient les coups de lance ou d'épée de faire des blessures profondes et mortelles.
Dans les représentations graphiques, la broigne maclée est très difficile à distinguer du haubert [134], qui est un véritable tissu de fer ayant son existence propre, et n'ayant pas besoin d'être appuyé sur une étoffe ou sur du cuir.
C'est la broigne seule que nous montre la Tapisserie; nous en avons la preuve dans la dernière partie, où des maraudeurs dépouillent les morts (Pl. VIII, n° 66). Nous apercevons alors l'envers du vêtement, et tandis que les deux côtés du haubert seraient pareils, à l'intérieur de la broigne on ne distingue pas d'anneaux, mais seulement la doublure et les points fixant les bandelettes ou les anneaux [135].
On trouve la broigne treillissée dans la première partie de la tenture et dans la scène de la bataille qui précède la mort des frères de Harold (Pl. VII, n° 59). Ailleurs la broigne maclée domine. Celle de Guillaume, lorsqu'il arrive au Mont Saint-Michel (Pl. II, n° 18) et lorsqu'il monte à cheval pour se rendre à Hastings (Pl. VI, n° 55), réunit les deux systèmes; sur le milieu des carrés sont fixés les anneaux [136]. Le duc porte, en outre, des [p. 164] chausses et des manches garnies d'anneaux, mais très peu de ses compagnons ont ces protections spéciales. Ces innovations alors toutes récentes, et très coûteuses certainement, ne sont adoptées que par deux autres chevaliers.
Sur la tête, au-dessus du capuchon, on laçait le heaume [137], casque conique, muni d'une plaque appelée nasal, destinée à protéger la figure, et spécialement le nez.
Des auteurs [138] ont soutenu que le nasal n'avait été connu qu'exceptionnellement avant le milieu du XIIe siècle. Cependant, les textes nous montrent que son usage était courant bien auparavant. Ainsi, Guy d'Amiens, mort en 1076, l'atteste dans son poème sur la bataille de Hastings; il nous représente Guillaume enlevant son adversaire par le nasal de son casque et le jetant à terre.
Dux mentor, ut miles subito se vertit ad illum
Per nasum galeæ concitus accipiens,
Vultum telluri, plantos ad sidera volvit (v. 491-493) [139].
Il y a autre chose. Dans son Costume de Guerre et d'Apparat, M. Demay cite de nombreux exemples de casque [p. 165] avec nasal à la fin du XIe siècle. Or, les sceaux que nous datons par les actes auxquels ils sont attachés, n'ont pas été gravés spécialement pour chaque acte: beaucoup sont plus anciens, et nous donnent un costume déjà vieilli au moment de leur emploi. On doit en conclure que le casque à nasal, bien loin d'être un obstacle à l'attribution de la Tapisserie au XIe siècle, était d'un usage constant à cette époque [140].
D'autre part, si Guillaume n'avait pas eu à Hastings un casque à nasal, lui cachant en partie la figure, il n'aurait pas été obligé, au moment où le bruit de sa mort amenait une panique parmi ses soldats, d'enlever son casque pour se faire reconnaître et montrer qu'il était vivant.