On ne saurait s'abstenir d'étudier les inscriptions de la Tapisserie; elles ont une incontestable importance; elles précisent le sens des scènes représentées, et par suite leur donnent leur véritable caractère et leur valeur historique.

Elles sont intéressantes par la forme des lettres, mais les belles capitales employées furent si longtemps en usage, qu'on ne peut les invoquer pour résoudre nos problèmes archéologiques.

Les inscriptions présentent des traces d'orthographe saxonne, qui ont fait supposer à certains archéologues que la Tapisserie était une œuvre anglaise. Cette conclusion est vraiment bien surprenante; car de toute évidence, cette apologie de Guillaume n'a pu être commandée que par un Normand, voulant consacrer les exploits de ses compatriotes. Voyons pourtant les arguments.

Parfois, le roi d'Angleterre Édouard est nommé Eadwardus, et Guillaume Wilgelmus; le mot castra est orthographié ceastra; on trouve aussi la préposition at pour ad. Ajoutons qu'un certain nombre de noms propres, Bosham, Hestinga, Pevensae, Harold, Gyrth, Lewine, Turold, Vital, Wadard, Willelm, sont employés dans la forme vulgaire parce qu'on ne savait quelle désinence [p. 177] latine leur appliquer [155]. On invoque aussi la forme de certaines lettres.

Tout d'abord ces fautes contre la langue latine, dues à l'ignorance du rédacteur des inscriptions, ne donnent aucun renseignement sur son origine, et ne présentent aucun signe qui permette de dire s'il était Normand ou Anglais. Doit-on attacher plus d'importance aux erreurs d'orthographe? De tout temps les ouvriers, chargés de reproduire des inscriptions, ont commis les fautes les plus grossières. Ici même nous voyons, dans deux phrases consécutives, le même personnage appelé Cunan et Conan. Un peu plus loin on trouve Hestinga et Hestenga.

Quant aux autres fautes qui peuvent faire supposer une influence saxonne, il ne faut pas oublier qu'elle existait en Normandie, et particulièrement à Bayeux. Bien avant la conquête de l'Angleterre, des Saxons envahirent l'empire romain, et peu à peu s'établirent sur les côtes de la Manche, qui reçurent alors le nom de Littus Saxonicum, si bien que Grégoire de Tours appelle les habitants de Bayeux Saxones Bajocassini [156].

Il n'est donc pas étonnant que certaines formes saxonnes aient persisté, et se retrouvent dans la Tapisserie, même si elle a été faite à Bayeux, et ce qui montre l'importance de l'observation, c'est qu'on y rencontre aussi des caractères bien normands. Si le duc Guillaume est trois fois nommé Wilgelmus, forme saxonne, quatorze fois son nom est orthographié Willem, Willelm ou Willelmus, formes [p. 178] françaises. D'autre part, on a remarqué que seul un Français avait pu donner à l'archevêque de Cantorbéry le nom de Stigant, un Anglais aurait certainement mis Stigand. Or ce nom est très voisin de la répétition du mot Eadwardus, il est brodé sur le même morceau de toile et très probablement par la même main.

Voyons maintenant les caractères. On ne saurait soutenir que l'abréviation

soit spéciale aux manuscrits de la Grande-Bretagne; dès le XIe siècle, on la trouve en France. Et quant au nom du frère de Harold,