En étudiant le costume civil des personnages de îa Tapisserie, nous avons cité les textes qui permettent d'affirmer que c'est bien celui qui était en usage dans la seconde moitié du XIe siècle, avant 1085. C'est alors, seulement, que les Normands eurent cette singulière coupe de cheveux et la barbe complètement rasée, qu'ils portèrent des vêtements courts, et n'avaient pas encore contracté l'habitude de se couvrir la tête. Le costume de guerre nous a amenés à des conclusions absolument identiques, et nous sommes, dès lors, autorisés à conclure que notre broderie a été exécutée aussitôt après la conquête. Toutefois, il nous reste encore à interroger les sceaux qui donnent toujours les dates les plus précises.

M. Demay [165], en publiant les importants résultats de ses patientes recherches, a rendu à l'archéologie le plus signalé service. Évidemment, chaque fois qu'un seigneur signait un acte, il ne faisait pas graver un nouveau sceau, et le vêtement ou l'armure pouvaient ne plus être en rapport avec les dernières fantaisies de la mode ou les plus récents perfectionnements de l'armure. Le danger, le seul de l'étude des sceaux, est donc de [p. 184] rajeunir, de trop rapprocher de nous les types que nous rencontrons. La question est de savoir à quelle époque les chevaliers portaient les bliauds et les broignes de la Tapisserie. Pour la résoudre, le mieux est d'interroger le sceau de Guillaume. Ce sceau, conservé aux archives nationales, est apposé sur un acte de 1069, trois ans après la victoire de Hastings.

A première vue, on y reconnaît l'armure de la Tapisserie, le bouclier en amande, la lance avec le gonfanon à trois flammes; et, ce qui est surtout intéressant, la broigne ajustée, d'une seule pièce, couvrant les bras jusqu'au coude, les jambes jusqu'au genou. Or, elle ne fut portée qu'à l'époque de Guillaume le Conquérant. Très lourde, très incommode, elle paralysait en partie les mouvements du chevalier. Promptement on la remplaça, ainsi que le montrent les sceaux de la fin du XIe siècle cités par M. Demay, par une sorte de longue blouse, également treillissée ou maclée et qui, après avoir reçu des perfectionnements successifs, deviendra le haubert de mailles, dès le milieu du XIIe siècle.

Si nous poursuivons notre étude dans les détails du costume et de l'armement, nous constatons que les sceaux contemporains nous montrent toutes choses semblables à celles de la Tapisserie: boucliers en amande, lances ornées du gonfanon, épées et éperons. Et dans l'équipement des chevaux, même similitude, même bride, même longe poitrail, même selle, même absence de protection pour le cheval. Ajoutons que les archives du Nord conservent le sceau de Baudouin II de Jérusalem, attaché à un acte de 1089, et que l'effigie a, au moins, autant de rapport avec les cavaliers de la Tapisserie, notamment avec Guy de Ponthieu, au moment de l'arrestation de Harold (Pl. I, n° 7). L'un et l'autre sont [p. 185] nu-tête et portent le même bliaud, avec ouverture au haut de la poitrine.

SCEAU DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT (1069)

On ne peut dire que ce sont là de simples coïncidences sans valeur: ce sont des preuves, et, semble-t-il, des plus certaines. Ne les avons-nous pas corroborées par les textes lors de notre étude du costume civil et de l'armure? Tous ces éléments sont bien du XIe siècle, mais antérieurs à 1085. Efforçons-nous de préciser encore.

LA CHANSON DE ROLAND ET LA TAPISSERIE

Il semble que nous pourrions découvrir un autre élément de date, en recherchant si la chanson de Roland est bien réellement contemporaine de la Tapisserie, comme on le dit habituellement. Pour résoudre cette question nous devons d'abord remarquer que le cavalier de l'antiquité, de la Grèce, de Rome, de la Germanie, ne connaissait ni les étriers, ni la selle à arçon, ni le mors de bride. Par suite, peu solide sur sa monture, manquant de point d'appui, il était renversé par le moindre choc. Aussi dans le combat, se contentait-il de s'approcher de l'ennemi à bonne portée, de lancer un javelot, et de s'enfuir pour recommencer et répéter le plus souvent possible la même manœuvre. Tout au plus, au cours d'une poursuite, cherchait-il à piquer de sa lance l'ennemi en fuite.

Au commencement du moyen âge, la découverte du mors de bride, de la selle à arçons, des étriers, produisit une véritable révolution, que nous trouvons complètement réalisée au moment de la rédaction de la chanson de Roland; tous les combattants sont désormais si solides sur leur monture, que, non seulement ils peuvent supporter un choc, mais qu'ils le recherchent, et c'est la vitesse de leurs [p. 186] chevaux qui fait la violence des coups qu'ils portent [166].