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CHAPITRE IX
DATE
Il faut bien le reconnaître, la Tapisserie de Bayeux se présente à nous sans pièces d'identité, sans titre permettant de préciser son âge et son origine, et pour lui reconstituer une sorte d'état civil, on en est réduit à procéder à l'étude minutieuse de son ensemble comme de ses détails. Etude malaisée, comme le prouvent les conclusions discordantes des différents savants, qui l'ont, tour à tour, interrogée. Et l'hésitation ne porte pas sur une période moindre d'un siècle!
Tous les critiques, il est vrai, n'emploient pas la même méthode. Certains, comme M. Marignan [161], partent de principes a priori qu'ils admettent comme des axiomes indiscutables. Ainsi, frappés du parallélisme qui existe, à beaucoup d'époques, entre les progrès de la peinture et de la sculpture, ils déclarent que le dessin de la Tapisserie est trop parfait pour avoir pu être exécuté au XIe siècle, alors que la sculpture de cette époque n'a produit que des œuvres absolument informes. Pourtant il y avait alors un art du dessin; il nous a laissé la preuve de son existence dans les manuscrits depuis l'époque carolingienne et c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle [p. 181] que la sculpture commence à donner des œuvres intéressantes.
On pose encore cette autre règle: l'artiste n'a pu dessiner la Tapisserie tant qu'un chroniqueur ne lui en a pas fourni les éléments. Or, le premier que nous rencontrons, capable de l'inspirer, c'est le poète Wace, qui écrivait vers le milieu du XIIe siècle (1160 environ); donc la Tapisserie est postérieure [162].
Quelle que soit sa date, il est certain que le dessinateur n'a pas demandé à Wace les scènes à représenter. Non seulement la Tapisserie ne reproduit pas tous les incidents du poème (ce qui prouverait peu, l'artiste étant toujours libre de faire une sélection), mais elle nous montre une foule de détails que le poète n'a pas relatés: l'embarquement à Bosham, l'entretien de Harold avec Guy de Ponthieu, la guerre de Bretagne, les services rendus par Harold au passage du Coesnon, les opérations devant Dol et Rennes, la fuite de Conan, le siège et la reddition de Dinan, la conversation de Harold avec un homme du peuple après son couronnement, l'évêque Odon bénissant le repas, Guillaume ôtant son heaume dans le combat pour se faire reconnaître par ses soldats. Aucun de ces incidents, malgré leur importance, n'est signalé par Wace; il ne mentionne même pas les noms de Turold, de Vital, de Wadard, ni celui de l'énigmatique Ælfgyva, qui, pourtant, d'après la Tapisserie, a joué un rôle considérable dans les événements [163].
En étudiant la scène (Pl. III, n° 26) où Harold jure d'aider Guillaume à se mettre en possession du trône [p. 182] d'Angleterre, nous avons signalé la contradiction qui existe entre la fourberie que Wace impute à Guillaume et le tableau de la Tapisserie qui nous montre Harold prêtant son serment en présence de reliquaires bien en évidence sur deux autels.
Dans l'entourage de Guillaume, de son frère Odon, des principaux chefs de l'expédition, dans ce milieu qui avait vécu les événements, les exploits des vainqueurs étaient l'objet de toutes les conversations, on aimait à exalter leurs hauts faits, à en célébrer les circonstances, à en commenter les causes. Ainsi étaient sujets familiers à tous: le voyage de Harold, sa captivité en Ponthieu, sa part à l'expédition de Bretagne, son serment, son retour en Angleterre, son couronnement à la mort d'Edouard comme aussi les événements qui suivirent, la préparation de la guerre, la construction de la flotte, le débarquement à Pevensey, la bataille, avec ses glorieux épisodes, la mort de Gyrth, de Léwine et de Harold, etc. Dans ce milieu, se trouvaient Turold, l'ambassadeur de Guillaume, ainsi que Vital, le chef du service des reconnaissances, Wadard, l'intendant général, et on connaissait aussi cette Ælfgyva, toujours mystérieuse, et son influence sur la guerre de Bretagne. Dès lors le personnage qui, avec le dessinateur, a fait le choix des scènes à représenter, Mathilde, Odon, ou tout autre, avait des renseignements plus que suffisants, et on ne voit pas en quoi un récit écrit était nécessaire. C'est par les témoins et souvent par les acteurs eux-mêmes, que l'artiste a connu les événements. Quelle source plus vivante aurait pu inspirer son crayon et animer son dessin! Si, comme le remarque M. Marignan [164], les artistes [p. 183] renouvellent rarement un sujet déjà traité, il suffit de parcourir les journaux illustrés depuis le commencement du XIXe siècle, pour se rendre compte de leur inépuisable fécondité, quand il s'agit de représenter les scènes de la vie contemporaine.
Mais ce n'est pas avec des considérations générales a priori, qu'on peut traiter la question. Il faut interroger avec soin tous les détails de notre tenture pour trouver la solution exacte du problème de la date.