Dans son livre des Derniers Bohèmes, M. Firmin Maillard raconte un trait touchant à propos des obsèques de Privat. «Il mourut, dit-il, en pleine connaissance de lui-même, et je me rappelle encore la tête ébouriffée de Michel Masson nous apprenant avec douleur que nous n’irions pas à l’église, la volonté de Privat ayant été expresse sur ce point. Et quand le convoi fut arrivé au boulevard extérieur, je vis avec stupeur Baptiste, le garçon de la brasserie des Martyrs, nu-tête, en petite veste, souliers décolletés et tablier relevé à la ceinture, se glisser dans le cortège. «Vous m’excuserez, me dit-il en arrivant au cimetière, si je suis venu en costume, mais le patron n’a pas voulu me donner de permission, et j’ai dû m’échapper... J’aurais mieux aimé perdre ma place que de ne pas accompagner jusqu’au bout un homme comme celui-là!»

Charles Monselet.

LES INDUSTRIES INCONNUES

I
LA LOUEUSE DE VOITURES A BRAS ET SA REMISE.

NE vous est-il point arrivé, en vous promenant dans Paris, un jour de fête, par exemple, de vous demander comment toute cette population peut faire pour vivre? Puis, vous livrant mentalement aux douceurs de la statistique, cette science si chère aux flâneurs et aux savants, si vous avez calculé combien la grande cité contient de maçons, de rentiers, de charcutiers, d’avocats, de charpentiers, de médecins, de bijoutiers, de forts de la halle, de banquiers, en un mot d’hommes exerçant au grand jour, par devant la société et la loi, des professions avouées et inscrites dans le Dictionnaire de l’Académie, n’avez-vous pas toujours trouvé des masses énormes de gens auxquels vous ne pouviez assigner aucun état, aucun emploi, aucune industrie?

Eh bien! tous ces gens-là composent la grande famille des existences problématiques, que, suivant les statisticiens patentés, MM. Parent-Duchatelet, Moreau Jonnès, Frégier, on évalue à soixante-dix mille; c’est-à-dire que chaque matin il y a à Paris soixante-dix mille personnes de tout âge qui ne savent ni comment elles mangeront, ni où elles se coucheront. Et cependant tout ce monde-là finit par manger, ou à peu près. Comment font-elles? C’est leur secret, secret souvent terrible, que divulguent les tribunaux.

Mais nous n’avons rien à dire des classes dangereuses; nous laissons aux hommes sérieux le soin d’en parler dans de gros livres que personne ne lit, mais que l’Académie couronne. Nous ne voulons que vous donner une idée de l’esprit ingénieux du Parisien, en passant en revue la race pauvre, laborieuse, intelligente, qui a su se créer une industrie honnête répondant aux divers besoins du public.

Dans nos excursions à travers le douzième arrondissement, nous avons vu des choses si surprenantes que nous n’avons pu résister au désir de les livrer à la curiosité des lecteurs. Ils verront que bien des gens entreprennent de longs voyages, des courses périlleuses, pour trouver des choses extraordinaires, lorsque, à leur porte, à une course d’omnibus de leur foyer, le nouveau, le bizarre, l’extraordinaire, se rencontrent à chaque pas.

Les mœurs patriarcales de l’âge d’or, la finesse du sauvage, la naïveté du nègre de la côte de Guinée, sont des choses communes. Levaillant, le capitaine Cook, René Caillié, n’ont rien observé de plus curieux dans leurs voyages aux pays sans nom que ce que nous avons vu dans certains quartiers de Paris.