Seller son cheval veut dire pour le général avaler quinze ou vingt grands verres d’eau-de-vie, qui vont joindre une dizaine de litres de vin qu’il a absorbés pendant sa journée en faisant ses courses avec les amis. Il ne boit jamais que debout, devant le comptoir; il n’y a que les ivrognes qui s’assoient au cabaret, dit-il; c’est un principe arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée de rogomiste en rogomiste; il arrive au pont de Venise du faubourg du Temple vers minuit et demi; c’est là qu’il livre ses batailles.
Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il est absorbé; il ne voit plus les passants attardés qui le regardent avec curiosité; il se frappe le front, selon qu’il est mécontent ou satisfait de l’inspection qu’il vient de passer de son armée imaginaire; il s’écrie:
«Tant pis! nous attaquerons. Dieu protège nos armes! Tudieu! ils sont à nous. Soldats! imitez votre général et vous ferez votre devoir; l’affaire sera chaude, mais j’ai confiance en ce courage dont vous m’avez donné tant de preuves.»
Il compose son état-major avec tous les noms des boutiquiers qu’il lit sur les noms d’alentour, noms qu’il sait par cœur. D’ailleurs, les liquoristes, les marchands de vin qui lui font crédit sont toujours ses généraux de division et ses chefs de corps. Une heure sonne, la bataille commence, voilà notre chiffonnier général pour deux heures.
«Commandant Renard, prenez deux escadrons de hussards et allez faire une reconnaissance jusqu’à ce bouquet de chênes, qui domine cette colline à notre droite, tandis que vous, Général Briant, vous vous porterez avec toute votre division sur le village, vous n’attaquerez qu’après avoir reçu des ordres formels. D’ailleurs, vous serez soutenus par la brigade Germain, qui tiendra le ravin, et par le régiment léger du colonel Vessier, qui a dû s’emparer des hauteurs et dont j’attends des nouvelles.»
Puis il monte sur la passerelle, fait une lorgnette de sa main, regarde tout autour de lui:
«Rien, rien; le colonel aurait-il été prévenu par l’ennemi? Non, c’est impossible, nous aurions entendu sa fusillade!—Ah! voici la division Briant qui s’étend dans la plaine.—Braves enfants!—Votre général salue ceux d’entre vous qui ne répondront pas à l’appel de ce soir!—Oh! la gloire! la gloire!—Mais que vois-je? un aide de camp; il est blessé. Eh bien?—Le colonel Vessier a emporté la hauteur à la baïonnette.—C’est bien, je suis content. Où est donc mon porte-cartes? Firmin! Firmin! prends le nom du capitaine, je ne l’oublierai pas.—Le canon... (Il écoute.) Un, deux, trois, et un quatrième coup double.—Ceci m’annonce que le deuxième corps d’armée commandé par le général Boyer est en ligne devant l’ennemi.—Tout va bien.—Maintenant c’est à moi, qui réponds à la patrie de toutes ces têtes, de tous ces braves et beaux régiments, c’est à moi de faire mon devoir en ménageant la vie de tous.»
Une des horloges de l’hôpital Saint-Louis sonne. «C’est le moment, dit le général. Le signal donné d’un hôpital, mauvais présage, un Romain reculerait... Non, c’est que ce soir nos ennemis encombreront les vastes salles de douleurs.»
Il se recueille un moment comme pour prier, et il retourne prendre son poste d’observation sur le Rialto du faubourg Saint-Antoine; un moment après, il redescend, consulte une vieille carte géographique posée sur une borne; il prend son crochet d’une main ferme et s’écrie d’une voix puissante: «Vous, Monsieur, attaquez le bois; emparez-vous-en, coûte que coûte. Vous, Monsieur, vous soutiendrez le général Briant avec toutes vos forces, et vous, Colonel, à la tête du pont... Lieutenant, à cheval! portez ceci au général Briant... C’est l’ordre d’attaquer, Messieurs... A vos postes, et souvenez-vous que la patrie compte sur vous.»
Pendant quelques minutes, il parcourt les bords du canal, il descend sur la berge, il examine, remonte l’escalier de la passerelle, puis s’écrie: