«Deux régiments pour enlever cette redoute... Allons, enfants, je vous envoie à la gloire et à l’immortalité, car on saura que c’est vos invincibles drapeaux qui ont les premiers été plantés au milieu de ces bouches à feu meurtrières.—En avant, à la baïonnette!—Grand Dieu! ils sont repoussés! Général Roumy, assemblez toute votre cavalerie et jetez-la sur ces insolents; culbutez-moi ça... chargez.—Oh! nous n’en viendrons donc pas à bout?—Qu’on amène l’artillerie, et vous, Général Prévost, faites jeter un pont sur ce bras de rivière, je me charge de conduire toute ma réserve.»
Enfin la bataille est engagée sur toute la ligne, canons et caissons roulants font crier leurs essieux, cavalerie, infanterie et artillerie, tous se mêlent, se culbutent, se tuent, le général passe le pont du canal; il se remue, marche, court, avance, recule, puis il pousse un grand cri et s’assied sur une borne.
«Encore une victoire! dit-il; oh! la guerre, le sang! Demain, que de mères éplorées! que de familles en deuil! que d’amantes et de femmes veuves! Seigneur! Seigneur! que celui qui le premier a porté sur la terre ce terrible fléau soit maudit à jamais! Parcourons ce vaste champ de carnage et donnons à chacun les éloges qui lui sont dus.»
Il reprend tranquillement sa hotte et continue sa récolte de chiffonnier comme si de rien n’était. Il se croit sans doute revêtu de son brillant uniforme, distribuant ses récompenses et ses encouragements à ses troupes rangées sur le champ de bataille conquis par elles.
C’est là un fait psychologique bien curieux à observer. Voici un homme qui n’a jamais eu le bonheur d’avoir un mauvais numéro et de servir. Lorsqu’il est à jeun, il ne parle jamais ni de victoires ni de gloire; il ne pense même pas à l’état militaire, et, dès qu’il est ivre, il ne rêve que victoires et conquêtes, batailles et combats. Quelle révolution se fait-il donc dans son cerveau? Par quelles transitions ce bonhomme si pacifique arrive-t-il à ces idées de mort, de haine et de carnage? C’est là un problème que nous laissons à résoudre aux membres de l’Académie des sciences morales.
VII
LA PÉNITENCE
Le général ne se grise qu’à ses heures; depuis deux ans que nous habitons le faubourg du Temple, nous avons eu occasion d’assister à plus de vingt de ses victoires, soit au canal, soit au marché Saint-Martin. Enfin nous avons fini par causer avec lui quelques soirs où il n’était pas monté sur son grand cheval de bataille.