M. Bastien passe l’inspection de sa troupe, compte ses élèves, frappe deux coups dans ses mains, et l’on entre en classe. C’est un grand hangar, une sorte d’écurie. Au milieu de la salle il y a deux tonneaux sur lesquels est posée une grande planche qui sert de chaire au professeur. Les élèves sont assis qui sur de la paille, qui sur des escabeaux, d’autres sur des bancs formés de deux piquets fichés en terre et d’une barre transversale.

A un signal donné par le moniteur, tout le monde se lève, et M. Bastien fait son entrée triomphale. On se découvre, on salue; les dames font la révérence. Le professeur s’incline devant son auditoire et fait la prière en latin, ne vous en déplaise. Au signal du moniteur, tout le monde se rassied, et M. Bastien commence sa leçon par la lecture à haute voix en commun, puis chacun lit à son tour, et les élèves se reprennent entre eux, comme à la mutuelle.

C’est un spectacle curieux que de voir professer M. Bastien, avec quelle gravité il rappelle à l’ordre les insubordonnés, et combien il est pénétré de son importance. Une chose non moins curieuse, c’est le respect des disciples pour le maître. Tout ce qu’il dit est parole d’Évangile; M. Bastien est un savant; il y a soixante et dix ans qu’il sait lire; il n’a pas oublié! N’importe ce que vous lui présentez, livres, journaux, écriture, lettre, il lit tout couramment, sans tâtonner!

La bibliothèque de M. Bastien se compose d’une vieille grammaire de Lhomond mise à la réforme par quelque écolier mutin et tapageur, d’un almanach de Napoléon, par Marco de Saint-Hilaire, et du Guide de l’ouvrier, par Émile Jacglé, le législateur des carrefours. Après la leçon de lecture, M. Bastien commente ce code en miniature; il enseigne à chacun ses droits et ses devoirs envers la société, les patrons, le gouvernement et l’Église. Puis il finit par quelques petites anecdotes de troupiers. Lorsque la mère Marré n’a pas été sage, qu’elle a trop crié, qu’elle a tarabusté par trop ses locataires, M. Bastien égaye l’auditoire en lisant quelques articles du Code des portiers, du même législateur, précieux cadeau fait à l’école par le père Moscou, qui est inflexible sur ses droits, dont il veut jouir dans leur plénitude: il ne paye pas son loyer pour rien. M. Bastien ne manque jamais de terminer sa lecture comique par cette facétieuse observation:

«Messieurs, remercions M. Jacglé d’avoir composé cet ouvrage; il était bien nécessaire, il paraît, pour mettre un frein à la tyrannie de M. et de Mᵐᵉ Ducordon, puisqu’il a été vendu à cent mille exemplaires. Faut-il qu’il y ait du monde qui ait eu à se plaindre de cet aimable couple!»

Il se lève; il récite une prière en latin que je soupçonne être un distique emprunté à Horace. Mais le pauvre vieillard l’aura trouvé dans un livre en épigraphe; il a vu que c’était du latin: donc ce doit être une prière, se sera-t-il dit. Il frappe dans ses mains; on reprend les rangs, le moniteur en tête; on sort en silence et l’on ne se sépare que dans la cour, après une admonition et sur un signal du maître.

M. Bastien, ne voulant pas compromettre sa dignité de professeur, ne chiffonne plus depuis six ans; il est d’ailleurs vieux, infirme et presque aveugle. Son école et la lecture du journal de la veille, qu’il fait tous les jours à haute voix depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur, lui rapportent à peu près de quoi vivre, deux francs par jour, sans compter les nombreuses gouttes qu’on lui offre à l’Abattoir. M. Bastien tient son public au courant de tout ce qui s’imprime pour ou contre les chiffonniers. Nous ne désespérons pas qu’un de ces soirs, cet article tombant de chez un abonné du Figaro dans la hotte d’un de ces philosophes nocturnes, M. Bastien n’en fasse la lecture à son auditoire. Ayant fait tous nos efforts pour être vrai, nous réclamons son indulgence.

TABLE DES MATIÈRES