Après avoir visité la Montagne-Sainte-Geneviève en tous sens, quelques membres de la commission du douzième et moi, nous nous promenions dans ces rues calmes, mais affreuses, comme dans une oasis. Nous éprouvions ce bien-être que doit éprouver tout voyageur, après avoir été aveuglé, étouffé, presque englouti par les sables du désert, en arrivant à la fontaine, sous un bosquet d’arbres parfumés, verdoyants, plein d’ombre, de silence et de fraîcheur. Nous nous sentions heureux, nos poitrines étaient moins oppressées, la vie revenait; nous retrouvions enfin les hommes, la civilisation, l’existence.
Notre tâche n’était pas remplie: nous devions visiter encore quelques-uns de ces logements, voir les habitants, les interroger. A la première maison, nous remarquons cette enseigne:
Mᵐᵉ Lecœur, loueuse de voitures a bras.
Les prend en remise.
Une remise de voitures à bras! c’était assez curieux pour des touristes! nous entrâmes.
Figurez-vous une grande cour entourée de hangars, encombrée de roues, de boîtes, d’essieux, de bâches. Ces boîtes, longues de 1 mètre 40 centimètres, étaient les voitures. Mᵐᵉ Lecœur est une femme de trente ans, grande, grasse, brune, tout à fait désirable, qui rit plus souvent qu’à son tour, pour montrer des dents éblouissantes. Elle a de jolies mains, de jolis pieds, de beaux yeux, des bras superbes, qu’elle fait voir avec une complaisance à nulle autre pareille. Elle aime à causer, surtout avec les messieurs bien. En moins d’un quart d’heure elle nous avait confié tous les secrets de son industrie.
Elle loue les charrettes pour déménagements cinq sous l’heure, et les charrettes des quatre saisons dix sous la journée. Ainsi il est très rare que les petits marchands passants, criant les légumes dans la rue, soient propriétaires des petites voitures qu’ils poussent devant eux; généralement ils les louent. Lorsque par hasard ils ont assez d’avances pour se procurer un numéro, ils remisent la nuit chez la belle Mᵐᵉ Lecœur. Cette location se fait à forfait. Si le marchand sort à trois ou quatre heures du matin pour aller à la halle, il paye un sou de plus par jour; s’il ne vient qu’après le soleil levé, il ne paye que deux francs vingt-cinq centimes par mois, ou six liards par jour.
Comme nous nous récriions sur ce prix exorbitant de cinq sous l’heure, Mᵐᵉ Lecœur, qui, quoique riant toujours à belles dents, a cependant réponse à tout, nous dit:
«Comment! cinq sous l’heure, c’est trop cher! Ah bien! mais c’est dans l’intérêt des Savoyards: ça les empêche de flâner, et ça contente les pratiques.
—C’est très bien pour des bourgeois; mais ces pauvres revendeurs, leur faire payer dix sous par jour une chose qui vous coûte peut-être vingt francs une fois confectionnée!
—Oui! mais vous ne comptez pas les patentes, les numéros et les fourrières. Et puis ces marchands-là font les panés (pauvres); mais il ne faut pas les croire: il n’y en a pas un qui ne mette de côté au moins une pièce de trente sous tous les jours!»