Comme nous voulions calculer à peu près ses bénéfices journaliers, elle nous dit:

«Oh! je n’y vais pas par quatre chemins: le remisage des autres me paye mes frais au bout de l’année. Quant à mes cinquante voitures, elles rapportent chaque soir à la maison leurs petites trois pistoles et demie, comme disent les charabias. Quand j’en aurai une centaine, et cela arrivera avec du temps et de l’économie, je pourrai marier mes filles, s’il m’en vient jamais.»

Comme nous nous étonnions des bénéfices énormes de Mᵐᵉ Lecœur:

«Qu’est-ce que c’est que cela, nous dit-elle, auprès de ce que gagne la mère Brichard! Vous vous étonnez de ce qu’une femme seule gagne sa vie! La mère Brichard a son mari, ses garçons, qui, loin de l’aider, lui coûtent les yeux de la tête. Malgré ça, elle gagne de l’or, et sa fille Annette est un bon parti: elle pourrait la marier avec un avocat; mais elle aime mieux la faire travailler, et lui acheter une bonne place à la halle le jour qu’elle la mariera à quelque bon ouvrier, qui de ce jour-là se croira rentier et se fera nourrir par sa femme.»

Il est à remarquer, en effet, que dans cette classe la majeure partie des hommes mariés à des marchandes ou à de bonnes ouvrières ne font rien ou presque rien. C’est à peine s’ils aident leur femme dans ses travaux; ils passent leur journée au cabaret, à godailler, se grisent, rentrent chez eux toujours entre deux vins. Les malheureuses femmes se trouvent encore heureuses lorsque, sur une observation, ces hommes brutaux ne répondent pas par des voies de fait, qui finissent presque toujours à la police correctionnelle ou sur les bancs de la cour d’assises. Pour les femmes, le prototype de l’élégance, de la distinction, de l’esprit, est l’avocat, soit à cause de la cravate blanche inhérente à cette classe de citoyens, soit à cause de la robe noire et de la parole à l’heure, qui ont encore beaucoup de prestige sur ces imaginations. Cependant l’influence du barreau est contre-balancée par celle du pharmacien, qui est le nec plus ultra de la science et du savoir; il leur apparaît dans son officine, entouré de bocaux verts, rouges et bleus, comme une espèce de magicien, de mire du moyen âge.

Mᵐᵉ Lecœur voulut bien s’offrir pour nous conduire chez la mère Brichard, sa voisine.

II
LE FABRICANT D’ASTICOTS.

EN sortant de sa maison, nous rencontrâmes un vieillard rouge en couleur, une véritable trogne du père Trinquefort, un amant de la dive bouteille, comme on disait jadis; un ami de la treille, comme disent encore les guinguettiers. Mᵐᵉ Lecœur le salua légèrement de la main. Le père Salin, c’est son nom, répondit à ce signe amical par la plus profonde révérence. Nous avons su depuis qu’il était son locataire, car Mᵐᵉ Lecœur est principale de la maison dont sa remise occupe la cour. Elle a, comme on voit, plusieurs cordes à son arc; aussi emploie-t-elle une femme de ménage à six francs par mois.

«Que fait M. Salin? demanda M...