Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments; une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts. La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse, ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie, rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille, Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.
Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, la mère Brichard, grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire. Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.
Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des pommes cuites pour les détaillants.
«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?
—Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie, il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage, entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»
Au commencement du printemps, elle fait des œufs rouges et entreprend par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants, parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.
Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles, de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure d’une cuite, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi, celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur second déjeuner.
La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire. C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à sa fille Annette que de faire deux sous d’œil (crédit).
«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours avoir l’argent à la poche?
—Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce quartier M... Vautour, un brave Auverpin (Auvergnat), qui a fait ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?