AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
PAR
CHARLES MONSELET
ÉDITION ILLUSTRÉE DE CINQUANTE DESSINS A LA PLUME
PAR J. BELON
ET D’UN PORTRAIT DE PRIVAT D’ANGLEMONT
GRAVÉ A L’EAU-FORTE PAR R. DE LOS RIOS
PARIS
P. ROUQUETTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
55-57, Passage Choiseul, 55-57
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M DCCC LXXXV
ALEXANDRE PRIVAT D’ANGLEMONT
Je l’ai beaucoup connu. On le voyait dans les cafés, dans les cabarets et plus encore dans les rues. C’était un grand diable de créole, la tête couverte d’une chevelure épaisse et laineuse à la façon d’Alexandre Dumas, avec lequel les gens du peuple lui trouvaient une sorte de ressemblance; vêtu en toute saison d’un paletot qui n’appartenait à aucune couleur ni à aucune mode, gai en tant que la chasse perpétuelle à la pièce de cent sous comporte la gaieté, hâbleur autant que M. de Crac et le baron de Münchhausen à la fois.
On le disait homme de lettres, et en cela on avait un peu raison; il s’était frotté aux jeunes gens de son époque, particulièrement à ceux dont il avait été le condisciple au collège Henri IV, mais la littérature n’a jamais été sa principale occupation, excepté dans les années qui précédèrent sa mort. Sa principale occupation a été de vaguer par les rues et de s’attabler, comme a dit son camarade Delvau, à la table d’hôte du hasard; puis encore d’être le plus parfait noctambule qu’on ait vu florir sous le dôme étoilé de Paris.
Il existe plusieurs variétés de noctambules: d’abord, les noctambules de profession, tels que les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson; ensuite, les noctambules par nécessité, c’est-à-dire ceux qui n’ont ni feu ni lieu; enfin, les noctambules par goût, par distraction, par plaisir. C’est à ce dernier ordre qu’appartenait Privat d’Anglemont, et naturellement, comme tous les noctambules, il avait établi son quartier général aux Halles, et principalement dans cette partie souverainement pittoresque qu’on appelle le Carreau des Halles, où s’élève la fontaine des Innocents, toute éclairée dans la nuit de mille lueurs tremblotantes. Certes, comme tout le monde, Privat consentait à vivre dans le jour et à supporter le contact des humains, mais il était gauche et décontenancé sous les rayons du soleil, surtout du soleil du boulevard. Il ne commençait réellement à vivre qu’aux premiers becs de gaz; alors seulement il s’animait, et, comme par une force inconnue, il se trouvait tout à coup transporté au beau milieu des Halles, roi dans son royaume comme un autre duc de Beaufort ou, plus modestement, comme un petit-fils de Vadé.
Il connaissait tous les cabaretiers par leurs noms, depuis le premier jusqu’au dernier, et tous les cabaretiers l’aimaient et prêtaient l’oreille à ses sornettes, surtout les cabaretières. Il obtenait d’eux ou d’elles un bouillon à force d’éloquence ou par quelques-uns de ces expédients inoffensifs qui remontent à Saint-Amant. Un de ses grands moyens de séduction était les billets de spectacle qu’il se procurait auprès des secrétaires de théâtre. Je l’ai vu décrocher un souper avec une loge d’Opéra-Comique.
On s’étonne qu’un homme né à la Martinique ait pu se créer cette vie factice.
Et ce n’était pas une heure ou deux qu’il passait à la Halle, c’était la nuit tout entière, et toutes les nuits. Et, lorsqu’il avait fouillé tous les cabarets depuis Paul Niquet jusqu’au vieux Rince-bec, il lui arrivait encore de rabattre sur la mère Pierre.