Mᵐᵉ Pierre n’était rien moins que la fameuse concierge de l’hôtel Colbert, rue du Croissant. Sa loge était surtout fréquentée par les ouvriers typographes du Siècle, du Charivari, etc., etc. Mᵐᵉ Pierre, ou plutôt la mère Pierre, comme on l’appelait généralement, avait été amenée, par la bonté et la sociabilité de son caractère, à faire un petit commerce de vin et d’aliments, où l’on était assuré de trouver à toute heure de la nuit soit une tranche de jambon, soit une salade d’œufs durs, soit le classique triangle de fromage de Brie. Quelquefois même, la mère Pierre gardait pour son Benjamin Privat un restant de ragoût ou de foie aux carottes, car la fascination de Privat s’exerçait même sur la mère Pierre; aussi trônait-il dans cette loge, et avait-il fini par y entraîner quelques écrivains, d’ailleurs assez faciles à entraîner, comme Émile de la Bédollière, Guichardet, Lherminier, Fernand Desnoyers, etc.

Est-ce à dire que Privat d’Anglemont fût gourmand ou ivrogne? Loin de là. S’il vivait de la sorte, c’était uniquement pour ne pas rentrer chez lui. Avec cette existence, on comprend qu’il ait fini par conquérir une notoriété presque universelle. On demandait à voir Privat, on se le montrait chez Baratte ou chez Bordier.

Une nuit, comme il se promenait dans la plaine de Montrouge, il fut arrêté par des voleurs. «Mais, leur dit-il en éclatant de rire, je suis Privat!» En entendant ce nom célèbre comme synonyme de misère, les voleurs se mirent à rire aussi fort que lui, et, vu l’heure avancée, crurent pouvoir inviter le bohème à souper avec eux. Privat trouva bizarre d’accepter. Les quatre filous, parmi lesquels était une femme habillée en homme, comme Rosalinde, le conduisirent près d’une cahute abandonnée, où ils avaient mis leurs provisions. On but du champagne sous les astres, on fuma longuement; et, en contant ses belles histoires, Privat enchanta ses hôtes de rencontre. Ils voulaient même le revoir et prendre rendez-vous avec lui, mais il leur répondit spirituellement: «N’engageons pas l’avenir![A]»

A la fin, il vint un moment où il sentit qu’il pouvait tirer parti des choses bizarres qu’il avait vues et des milieux étranges qu’il avait traversés, et de ses observations il fit quelques articles de journaux qui eurent un certain succès. Il les réunit plus tard en un volume dont nous publions aujourd’hui une édition définitive, après l’avoir revu avec soin.

Privat n’avait qu’un volume dans le ventre, mais ce volume lui survivra; il a déjà la valeur des chapitres de Saint-Foix et de Mercier, car la plupart des quartiers et des mœurs qu’il décrit ont disparu.

Nous aurions voulu y ajouter quelques-uns des vers qu’il a publiés dans sa jeunesse; voici un sonnet sur Mᵐᵉ Du Barry qu’il a reproduit à satiété:

Vous étiez du bon temps des robes à paniers,
Des manchons, des bichons, des abbés, des rocailles,
Des gens spirituels, polis et cavaliers,
Des filles, des soupers, des marquis, des ripailles.

Moutons poudrés à blanc, poètes familiers,
Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles,
Amours dodus, pompons de rubans printaniers,
Meubles de bois de rose et caprices d’écailles,

Le peuple a tout broyé dans sa rude fureur.
Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur,
Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse.

Les autres souriaient sur les noirs tombereaux,
Et tués sans colère ils mouraient sans faiblesse.
Mais vous seule étiez femme en ce temps de héros.