Ce sonnet est d’une belle allure, mais j’en ai entendu contester la paternité à Privat. Je souligne à ce sujet une note très précise du Parnasse satirique du XIXᵉ siècle: «M. A. Privat d’Anglemont n’a guère plus fait ses vers qu’Églé, belle et poète, ne faisait les siens. Il était doué d’une excessive sensibilité littéraire qui le poussait à produire sous son nom celles des poésies de ses amis dont le succès pouvait être douteux. On a de lui des vers de M. Baudelaire, des vers de M. de Banville et des vers de M. Gérard de Nerval.»
Cette note, comme toutes celles du Parnasse satirique, est de feu Poulet-Malassis, le libraire le plus érudit que j’aie connu et dont la véracité ne saurait être suspectée, car il a vécu pendant plusieurs années de la vie de Privat et de ses compagnons. Cette vie appartient à la tradition parlée plus qu’à la tradition écrite, c’est-à-dire qu’on a beaucoup raconté Privat et qu’on l’a très peu biographié. Théodore de Banville s’est cependant chargé de cette besogne l’an dernier, mais on connaît les procédés de Banville et son invincible besoin d’idéalisation. Il a fait de Privat quelque chose comme un grand d’Espagne, fabuleusement beau, riche et prodigue, étincelant d’esprit, intarissable de verve, héroïque, presque un demi-dieu, et il a allumé des feux de Bengale dans le fond de son pantalon troué.
Eh bien! non, Privat n’était pas ce que l’éblouissante imagination de Théodore de Banville voudrait nous montrer: c’était un bohème, le type le plus complet du bohème, tel que le comprend la foule. Les anecdotes pullulent sur son compte; il y en a de charmantes, celle entre autres de Pothey, qui est bien près d’être un chef-d’œuvre:
«Un matin, en passant dans la rue Saint-André-des-Arts, l’envie me prit de monter chez Alexandre Privat d’Anglemont. Je le trouvai achevant sa toilette et prêt à sortir.
«Comment vas-tu, mon vieil ami?
—Peuh! je m’embête!
—Quoi! m’écriai-je tout effrayé, tu es malade?
—Non, mais je m’embête...
—Allons donc! il faut chasser cela; je ne te quitte pas. Viens avec moi, et nous essayerons de dissiper ce vilain mal.»
Nous descendîmes. Devant le passage du Commerce, j’aperçus Méry qui s’en allait tout emmitouflé sous les plis de son vaste manteau, malgré les ardeurs du soleil de juillet.