En effet, à son commerce de boulanger en vieux, à sa fabrique de chapelure, cet homme de génie joignit bientôt une fabrique de croûtes pour la soupe.
Dans les morceaux que lui livraient ses vendeurs, il avait vu des croûtes de deux espèces: de bonnes et de gâtées. Il avait bien eu la pensée de les diviser et d’en faire des lots séparés; mais le gain ne lui parut pas assez réel pour s’y arrêter. Il aima mieux inventer une nouvelle industrie. Il fit des croûtes au pot.
Vous avez vu chez les épiciers de ces morceaux de pain croustillants que les ménagères achètent avec empressement les jours de pot-au-feu. Eh bien! défiez-vous de ces choses si appétissantes dans les potages gras; défiez-vous des soupes au pain des petits restaurants; défiez-vous surtout des purées aux croûtons. Tout cela sort de la fabrique du père Chapellier; tout cela est le reliquat du pain distribué aux enfants dans les collèges, les pensionnats et les séminaires; tout cela provient de morceaux que vous avez laissés, il y a quinze jours, sur le coin de votre table. Heureusement, dit-on, le feu purifie tout.
Ces espèces d’éponges noircies se vendent moins cher que le pain ordinaire. Aussi la consommation qu’on en fait dans les petits ménages, chez les petits gargotiers des halles, pour la soupe et le café au lait, est-elle prodigieuse. Cette fabrication forme la meilleure part du revenu de M. Chapellier. Il a établi aux environs de la barrière Saint-Jacques des fours qui ne refroidissent jamais, et où sont empilés des milliers de livres de pain, qui servent tant à la chapelure qu’aux croûtes au pot. Une multitude d’ouvriers, hommes, femmes et enfants, sont occupés à piler et à râper la marchandise à la sortie du four. On met de côté les parties carbonisées, dont on fait du noir de pain pour blanchir les dents. Cette poudre est ensuite passée au tamis de soie et vendue aux parfumeurs comme poudre dentifrice.
Rien n’est plus curieux que les magasins du père Chapellier. Ce sont d’immenses pièces où il arrive à chaque instant des montagnes de pain. On trille toutes ces croûtes. A droite sont les mannes destinées aux hommes; à gauche, celles qu’on destine aux lapins. Tout cela se fait avec un ordre et une propreté extrêmes. De jeunes filles font les paquets de croûtes au pot, après les avoir pesées, et des enfants tout noirs, semblables aux jeunes nègres des colonies, emplissent de grandes boîtes de poudre. Le propriétaire est parmi ses travailleurs, commandant, causant, riant, plaisantant.
Je sortais émerveillé de ma conversation avec ce modeste homme de génie.
«Le père Chapellier est donc bien riche? demandai-je à mon introducteur.—Malgré tout ce que lui ont mangé les femmes, il ne connaît pas sa fortune.—Ce qui veut dire sans doute qu’il a trois ou quatre mille francs de rente?—Allons donc! Le chevalier Langlois, dont vous voyez les belles voitures dorées porter dans tout Paris des allumettes et du cirage, a quatre-vingt mille francs de rentes. Il a donné cent mille francs à chacune de ses filles en les mariant. Le père Chapellier n’a pas d’enfants, et son métier est bien meilleur que celui de M. Langlois.»
Je me rendis à cette raison, mais en n’admettant que la première moitié du proverbe de M. Chapellier: «Il n’y a pas de sot métier», et je ne pus m’empêcher d’ajouter: «Si ce n’est tous ceux qui s’adressent à l’intelligence, au lieu de s’adresser à l’estomac.»