—Diantre! 50,000 francs pour être chiffonnier en gros!

—Aujourd’hui cela ne m’étonne plus, je connais le métier: on peut y devenir facilement millionnaire, et mon patron l’est devenu deux fois. C’est néanmoins à lui que je dois le petit bien-être dont je jouis. J’étais arrivé dans ses magasins au moment de la vente du matin, c’est-à-dire lorsque les chiffonniers errants viennent débiter leur hottée. On les paye toujours au comptant; il n’y a pas de crédit dans ce métier-là: ces pauvres gens ont besoin du prix de leur journée pour vivre. Une chose me frappa: ce fut la grande quantité de morceaux de pain qu’ils avaient en leur possession. Je les questionnai; je sus comment tous ces rogatons leur arrivaient et comment ils s’en défaisaient. J’eus l’idée de m’établir boulanger en vieux et de vendre en gros ce que les autres vendaient en détail.»

Le père Chapellier venait, en effet, de trouver la route qui devait le mener à la fortune. Il ne perdit pas de temps. Le jour même, il fit acquisition d’un petit bidet et d’une charrette; il loua une grande pièce dans un des anciens collèges si nombreux dans ces vieux quartiers, et il alla voir tous les garçons de cuisine des grands établissements scolaires du douzième arrondissement. Ceux-ci étaient habitués depuis de longues années à donner leurs morceaux de pain aux chiffonniers: ils crurent avoir affaire à un fou; ils acceptèrent toutefois ses propositions.

Le succès que notre homme obtint auprès des cuistres de collège ne fit que l’encourager: il résolut d’accaparer toutes les croûtes de pain de la ville, de façon à ne pas laisser de place à un concurrent. Il vit tous les laveurs de vaisselle des restaurants grands et petits, il s’entendit avec les chiffonniers, et fit à chacun des avantages qu’il ne pouvait rencontrer nulle autre part. Lorsque toutes ses précautions furent bien prises, un matin il s’établit à la halle avec des bourriches vides et de gros sacs pleins autour de lui. Au-dessus de sa tête on lisait cet écriteau: Croûtes de pain à vendre. Le spéculateur connaissait son Paris; il savait que la population parisienne qui fréquente les barrières a pour la gibelotte de lapin un goût tout particulier. Or, pour élever des lapins, même sans avoir la bizarre ambition de M. Maldant de s’en faire 3,000 francs de rentes, il faut, outre les choux, beaucoup de pain. Les poules qu’on engraisse pour la consommation sont aussi presque exclusivement nourries avec les miettes de la desserte parisienne. Les chiens et tous les animaux domestiques en absorbent également des quantités prodigieuses.

Le père Chapellier, qui vendait sa bourriche pleine 6 sous, c’est-à-dire beaucoup meilleur marché que le pain de munition, eut bientôt attiré à lui tous les éleveurs de la grande et de la petite banlieue. Au bout d’un mois, il put, en comptant son bénéfice, constater qu’il avait eu une idée extrêmement fructueuse.

Il avait presque doublé son fonds, et cependant il n’avait pas encore donné à son commerce toute l’extension possible: il était seul; il ne pouvait faire sa récolte aux quatre coins de Paris avec la promptitude dont elle avait besoin pour être réellement productive. Il ne pouvait paraître sur le marché que tous les deux jours, et il fallait absolument y prendre place tous les matins. Il aurait bien pris un aide, mais sa maison n’était pas encore suffisamment établie, et, en divulguant son secret, il pouvait se susciter un concurrent dangereux. Enfin il se souvint d’un proverbe qu’il avait souvent entendu répéter par les Italiens enrôlés dans son régiment, et que nous avons arrangé ainsi: «Qui va piano va sano.» Il se dit: «Puisque tout un peuple se conduit d’après cet axiome, il doit être bon.»

«Que vous dirai-je? continua le père Chapellier: chaque jour je passais de nouveaux marchés avec les tables d’hôte, les cafés, les chefs de grandes maisons, les cuisiniers, et même les sœurs de communautés religieuses; tous les matins je voyais augmenter ma clientèle. Quatre mois après ma première apparition à la halle, j’avais trois chevaux et trois voitures continuellement occupés; nous étions en 1820. Je voyais venir le moment où je pourrais me retirer à la campagne et jouir en paix de mes épargnes. Vous savez que c’est là la toquade de tous les Parisiens; ils se figurent, eux qui sont nés dans des rues où le ruisseau tient plus de place que le pavé, qu’ils ne pourront être heureux que sur le bord des claires fontaines, dans des prés émaillés de fleurs. Tous ceux qui l’ont essayé se sont ennuyés à périr, et ils se sont hâtés de revenir ici contempler la belle nature dans la rue Saint-Jacques ou dans la rue de La Harpe. J’ai eu cette folie-là aussi. J’en suis guéri. Mais je lui rends grâces, car c’est elle qui m’a poussé à donner de l’extension à mes affaires.»

Dans son commerce, le père Chapellier se trouvait nécessairement en rapport avec les cuisinières, les bouchers et les charcutiers, tous grands amateurs de chiens. Peu à peu il s’initia aux secrets de ces diverses professions; il apprit que tous ces hommes usaient des quantités considérables de chapelure pour les côtelettes, les gratins, etc. La chapelure, qui se fait avec du pain sec pilé ou râpé, se vendait 8 sous la mesure. Cette mesure était d’une capacité un peu moindre que le litre. Il s’établit fabricant de chapelure. Il en livra le litre, mesure légale, pour 6 sous. Cette baisse de prix lui attira tous les consommateurs. En moins de six mois, il dut encore se procurer des chevaux et prendre des ouvriers.

«Monsieur Chapellier, lui dis-je, vous êtes comme les ambitieux, insatiable.

—Que voulez-vous? je ne suis pas meilleur que les autres. Je commandais une escouade; je voulus une armée. Quand je l’eus, cette armée, eh bien! elle m’ennuya; je désirai avoir autre chose.»