Chapellier rencontra quelques anciens camarades revenant de l’armée; il eut honte de son état, quoiqu’il n’eût aucun préjugé et qu’il se fût souvent répété le fameux proverbe parisien: Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens. Il renonça au ravage pour entrer chez un chiffonnier en gros de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il devint Trilleur.
Lorsque vous voyez un de ces braves philosophes des faubourgs portant crânement son cabriolet sur le dos, ou une pauvre femme pliée sous son cachemire d’osier, vous ne pouvez vous figurer tout ce que renferment ces hottes pleines. Là se voient tous les débris de la création et de l’industrie: vieux os, tessons de verres, peaux d’animaux, chiffons de laine, de linge, de coton et de papier, loques de parures de fêtes et débris de festins, rogatons de toutes sortes, épaves recueillies sur toutes les côtes de la civilisation.
Le chiffonnier insouciant, gagnant sa vie au jour le jour, dormant sur le coin d’une table de cabaret, n’ayant le plus souvent ni feu ni lieu, vend sa récolte journalière aux hauts commerçants de la partie. Ceux-ci se chargent de la diviser, de mettre tous les objets de même nature ensemble, de les garder en magasin, jusqu’à ce qu’une occasion favorable de vente se présente. Ils emploient pour cette besogne des hommes et des femmes que l’on nomme trilleurs. Ces malheureux vivent douze heures de la journée dans une atmosphère empestée, à laquelle les exhalaisons des amphithéâtres d’anatomie ne sont pas comparables. Le salaire du trillage[G] n’était guère plus élevé que le gain du ravageur; mais, du moins, Chapellier travaillait à couvert; il n’était plus exposé à rougir en rencontrant ses anciens camarades. A ceux qui lui demandaient ce qu’il faisait, il pouvait répondre: «Je travaille chez un négociant», et, s’ils lui proposaient de l’aller voir, il disait: «Le patron nous défend de recevoir des visites à l’atelier.» Bref, il fit ce métier six mois; mais, habitué à vivre au grand air et à prendre beaucoup d’exercice, il dépérissait; le mauvais air le rendit malade. Il fut obligé de demander à la charité publique un lit pour se faire traiter.
A l’hôpital, il fit connaissance avec un gaveur de pigeons, qui lui proposa de le présenter à son patron, riche marchand de volaille de la Vallée. Il fut admis. Son nouveau métier consistait à se remplir la bouche de graines ou de pois, à ouvrir le bec des jeunes pigeons et à leur ingurgiter le tout dans l’œsophage. «La chose vous paraît simple, nous dit-il, mais vous ne pouvez vous figurer combien il est fatigant de gaver ainsi deux ou trois cents pigeons en une heure.»
Le père Chapellier gagnait quarante sous par jour à ce métier. Son ambition n’était pas satisfaite. En regardant autour de lui, il vit que les marchandes de volaille qui ne vendaient pas leur provision tout de suite étaient obligées d’en baisser le prix d’un quart par chaque jour de retard, de telle sorte qu’elles arrivaient même à la vendre à perte, quoique la marchandise eût la même apparence de fraîcheur que si elle venait d’être tuée. Et pourtant aucune cuisinière ne s’y trompait. Il s’inquiéta de ce prodige; on lui répondit que c’était uniquement parce que les pattes des dindes, qui étaient noires et brillantes le jour de leur mort, prenaient des tons de plus en plus grisâtres à mesure qu’on s’éloignait de ce moment.
Il n’en fallait pas plus à un homme de génie. Chapellier rentra chez lui et se mit à composer un vernis qui pût conserver aux gallinacés, bien des jours après leur trépas, ce lustre brillant qui orne leurs pattes et constate leur valeur auprès des gourmets. Deux jours après la révélation qui lui avait été faite, il revint triomphalement au marché; il pouvait s’écrier: Eurèka. Il expliqua et expérimenta sa découverte: toutes les commères s’y trompaient elles-mêmes. On fit des essais; on présenta de la volaille à pattes vernies aux plus fines cuisinières: elles se laissèrent prendre aux apparences. L’invention fut adoptée. Le père Chapellier reçut des marchandes, sur toute volaille peinte, la moitié du quart qu’elles auraient perdu à la vendre avec ses pattes ternies.
Le métier de Peintre de pieds de dindons était assez lucratif, mais il fallait trop de surveillance pour se faire payer. Et puis l’ambition du père Chapellier n’était pas encore satisfaite: il n’avait pas, ce qui était le but de sa vie, un établissement à lui, son petit dada, traînant sa petite carriole. Vous voyez qu’il y a déjà loin du modeste ravageur, demandant simplement à gagner sa vie, au brillant coloriste devenu la Providence des dames de tout le marché. Aussi vendit-il son secret et sa clientèle à un ami moyennant 1,000 francs. Ce successeur est aujourd’hui retiré avec de belles rentes, ce qui ne fait l’éloge ni de la sincérité des marchandes de volaille, ni de la perspicacité des cordons bleus, ni de la délicatesse du palais des Parisiens.
«Je voulais m’établir, me dit le père Chapellier. Mille professions se présentaient. Je ne pouvais passer devant une boutique sans envier le sort de celui que j’y voyais installé. J’interrogeais tout le monde; chacun me donnait un conseil; chaque soir j’arrêtais un plan, qui était abandonné le lendemain. Je me croyais né tantôt pour être fruitier, tantôt pour être traiteur, tantôt pour être marchand de vin. Mais je connaissais mes capacités absorbantes, et j’avais peur de manger et de boire mon fonds. Et puis j’avais trop d’amis, et les crédits m’effrayaient. Il me fallait donc quelque chose qui ne fût pas de consommation immédiate. Enfin j’allai voir mon premier patron, dans l’intention de m’associer avec lui. Savez-vous combien il me demanda pour m’intéresser à ses affaires?
—Non; vos 1,000 francs, peut-être?
—Vous n’en approchez pas; il me demanda 50,000 francs comptant.