—C’est encore une industrie qui m’était inconnue. Je ne soupçonnais pas le Loueur de viandes. Cependant, dans nos visites rue Traversine et Clos-Bruneau, nous avons vu çà et là bouillir le pot-au-feu.

—Je le sais bien; mais alors c’est du pot-au-feu de rognures et d’abats.

—En vérité, les exploitants doivent être aussi pauvres que les chalands.

—C’est une erreur: ils gagnent beaucoup d’argent, et certains qui ont commencé avec des sous comptent aujourd’hui par louis. Les filles de la mère Maillard sont toutes quatre établies dans de bonnes boutiques. Leur mère a des succursales dans tous les marchés de Paris, et elle vend en gros à ses concurrentes.

—Il me semble entendre un conte fantastique.

—Eh bien! tout cela n’est rien. Si vous voulez me suivre, je vais vous présenter au Rothschild du quartier, au millionnaire qui fait la hausse et la baisse dans sa partie. Vous allez voir le père Chapellier, Boulanger en vieux comme Mᵐᵉ Maillard est Traiteur en vieux

Le père Chapellier est un homme d’une soixantaine d’années environ. Son établissement est sans contredit le Creusot du microcosme industriel de ces quartiers si ingénieux. De tous les inventeurs que nous avons visités, le père Chapellier est celui qui fait preuve de la plus grande imagination. Il faut être presque un homme de génie pour tirer des croûtes de pain tant de choses extraordinaires et leur faire produire les choses qu’elles produisent.

En 1815, le père Chapellier revint à Paris, car il a été soldat, comme tous les Français de son âge. La réquisition était venue le prendre à dix-huit ans pour en faire un guerrier. A l’armée, il avait appris à tirer des coups de fusil, à échanger proprement un coup de sabre, à tuer avec élégance les ennemis; mais on ne lui avait rien enseigné qui pût le faire vivre. Il n’avait pas d’état, et à Paris le meilleur ouvrier, l’homme le plus habile, s’il n’a pas deux ou trois cordes à son arc pour les circonstances difficiles, risque fort de mourir de faim pendant une grande partie de l’année. Enfin, ne sachant que faire, le brave soldat de l’armée d’Espagne se fit Ravageur.

Encore une industrie qu’on ne connaîtra bientôt plus.

On donnait ce nom à des hommes qui, lorsque les rues avaient un seul ruisseau au milieu, y fouillaient avec un morceau de bois pour en retirer les clous de chevaux, les morceaux de fer ou de cuivre; quelquefois, mais rarement, ils y trouvaient des pièces de monnaie. Leur récolte se vendait à la livre chez les marchands de ferraille. Les journées d’un ravageur, même des plus actifs, étaient fort minimes; mais, en y joignant des commissions, l’ouverture des portières de voitures le soir, et la planche faisant pont les jours de grandes averses, on pouvait en vivre très mal. L’Administration municipale, sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés, a défendu l’industrie du ravageur, qui, d’ailleurs, devait être tuée par le système des rues à dos d’âne, avec deux ruisseaux sous les trottoirs. Aujourd’hui, il n’y a plus que les vieux Parisiens qui se souviennent de ce métier, et même de la planche sur laquelle ils passaient pour ne pas se mouiller les pieds.