—C’est triste.

—Je n’en disconviens pas. Quant aux os, je vais vous dire ce qu’on en fait. Avant d’arriver chez le marchand de noir animal, le tabletier ou le fabricant de boutons, ils sont cuits deux ou trois fois. D’abord le boucher les vend quatre sous la livre, sous le nom de réjouissance, aux bourgeois et aux grands restaurants, pour faire des consommés; ceux-ci les cèdent au rabais aux traiteurs de quatrième ordre, qui en font des potages gras pour leurs abonnés; enfin ces derniers les repassent aux gargotiers, qui en composent une espèce d’eau chaude, qu’ils colorent à grand renfort de carottes, d’oignons brûlés, de caramel et de toutes sortes d’ingrédients. Or, comme ces ingrédients ne peuvent donner ce que recherchent les amateurs, c’est-à-dire des yeux au bouillon, un spéculateur habile a inventé l’employé aux yeux de bouillon. Voici à peu près comme cela se pratique: un homme prend une cuillerée d’huile de poisson dans sa bouche, au moment où doivent arriver les pratiques, à l’heure de l’ordinaire, et, serrant les lèvres en soufflant avec force, il lance une espèce de brouillard qui, en tombant dans la marmite, forme les yeux qui charment tant les consommateurs. Un habile employé aux yeux de bouillon est un homme très recherché dans les établissements de ce genre.

—Mais cela doit avoir un goût détestable!

—Eh! mon Dieu! le goût ne se développe que par la pratique. Comment voulez-vous que des gens habitués aux arlequins de la mère Maillard deviennent des gourmets? L’eau-de-vie, d’ailleurs, leur a brûlé le palais.

—Heureusement, ajoutai-je, les viandes que nous voyons pendues aux vitres de ces gargotes me semblent belles et bonnes.

—Ces viandes ne sont là que pour le coup d’œil.

—Comment! pour le coup d’œil?

—Oui: ces quartiers de bœuf, de mouton et de veau pendus aux vitres des marchands de soupe ne leur appartiennent pas: ce sont des viandes louées.

—Des viandes louées! De qui et pourquoi?

—Pour servir de montre, pour achalander la boutique. Ces gens-là vendent le plat de viande dix sols au plus, trois sols au moins; ils ne peuvent donc employer que de basses viandes. Et que voyez-vous chez eux? de magnifiques filets, de superbes gigots, de succulentes entrecôtes. S’ils donnaient cela à leurs pratiques, ils se ruineraient. Ils s’entendent donc avec des bouchers qui, moyennant redevance, consentent à leur louer quelquefois même des animaux entiers. Le loueur les reprend quand il en a besoin.