M. Auguste est un ancien clerc de province. Il est venu à Paris sans sou ni maille; il a été marchand de contremarques à la porte des théâtres du boulevard, où il a connu beaucoup de flâneurs et de petits rentiers, gens désœuvrés qui ne savent jamais comment franchir l’abîme immense qui sépare le déjeuner du dîner, la lecture du journal de l’ouverture des théâtres. Un jour qu’il se promenait dans le palais, il vit beaucoup de ces bons citadins qui stationnaient à la queue du public des tribunaux et qui faisaient mille gentillesses aux gardes municipaux pour les attendrir et tâcher de pénétrer dans le sanctuaire de la justice. M. Auguste, qui est un homme à expédient, vit là une source de fortune. Il avait une idée.
Dès ce moment il passa ses journées à courir dans les corridors du palais, accostant toutes les personnes qu’il voyait sortir des cabinets de messieurs les magistrats instructeurs. Il se proposait pour conduire les témoins à la caisse, afin d’y toucher les deux francs que la justice alloue à tous ceux qui viennent la renseigner. Lorsque le témoin avait reçu son argent, et qu’après avoir offert soit un canon de vin, soit une demi-tasse à M. Auguste, il voulait le quitter pour vaquer à ses affaires, celui-ci l’apitoyait en lui contant quelque histoire bien larmoyante, bien pathétique; il savait encore se faire donner quelques sous pour sa peine. D’autres fois, le témoin dédaignait la rétribution; alors M. Auguste changeait sa batterie: il inventait un autre conte, il implorait sa pitié; il lui demandait son assignation en lui disant qu’il était père d’une nombreuse famille. On lui abandonnait facilement ce morceau de papier inutile. C’est en collectionnant toutes ces citations et assignations que M. Auguste a fondé le magasin qui le fait vivre.
Aujourd’hui, M. Auguste vit comme un chanoine; il est devenu une autorité dans le bas peuple du palais; il gagne beaucoup d’argent. Il loue des citations en témoignage aux curieux pour les faire entrer aux cours d’assises et aux chambres correctionnelles les jours de procès curieux. Les gardes municipaux qui sont de planton aux portes des tribunaux ont pour consigne de ne laisser passer que les personnes assignées. Ils ne lisent jamais les assignations; il suffit donc qu’on se présente hardiment avec un papier timbré pour qu’ils vous laissent passer, car, du moment qu’on a le papier, la consigne est sauve. M. Auguste avait observé cela; aussi a-t-il su en profiter. Il sait par cœur la liste des affaires à juger; il connaît les jours où les premiers sujets du barreau et de la magistrature debout doivent prendre la parole; et ces jours-là, dès sept heures du matin, il est à son poste avec sa liasse de citations et d’assignations périmées. Il les loue ordinairement 1 franc pour la séance. On le connaît; il a ses habitués; on ne paye qu’après qu’on est placé; mais on est obligé de laisser en nantissement 5 francs, qu’il ne remet qu’après la restitution de son papier.
«Et vous gagnez beaucoup d’argent à ce métier-là? lui demandai-je.
—C’est selon les procès; celui de Laroncière m’a rapporté jusqu’à 100 francs par jour; j’étais obligé d’envoyer un de mes clercs dans la salle pour redemander mes assignations. J’ai loué la même citation jusqu’à dix fois en une séance. Soufflard n’a pas mal donné; la bande de Poil-de-Vache était bonne, mais ne valait pas les habits noirs.
—Et les affaires politiques?
—Cela dépend des personnages. Les complots m’ont laissé d’ailleurs d’excellents souvenirs; les procès de presse furent d’un assez joli rapport. Les cris séditieux valaient moins. Quant aux crimes, aux infanticides, aux faux, aux vols de confiance, c’est chanceux.
—D’après ce que je vois, en lisant les détails d’un assassinat, vous savez combien il vous rapportera.
—Il y a crime et crime; c’est la position de l’accusé qui fait tout. S’il est jeune et féroce, il devient intéressant; c’est très bon. Si c’est un homme qui a simplement tué sa femme ou un passant dans la rue, ça ne vaut absolument rien. Les maris jaloux et farouches amènent des dames. Mais parlez-moi de ces gaillards qui coupent leur maîtresse en morceaux! qui l’attendent le soir dans une allée, la poignardent et tirent un coup de pistolet à leur rival! à la bonne heure! c’est du nanan! Ils ont un public à eux, on les lorgne, on leur envoie des albums pour y écrire deux mots, ils posent devant un parterre de femmes. S’ils sont tant soit peu jolis garçons et que l’affaire prenne plusieurs audiences, la seconde journée double ma recette. Si le jugement se prononce la nuit, je suis obligé de donner des contremarques. La nuit est très propice aux drames judiciaires, le beau sexe s’y crée des fantômes. C’est si intéressant, un scélérat passionné qui égorge proprement la femme qu’il aime! il y a de quoi en rêver quinze jours. On envie le sort de la victime, on voudrait être aimé ainsi une fois, rien que pour en essayer. Ah! Lacenaire! nous ne trouverons malheureusement pas de sitôt son pareil! Il faisait des vers, Monsieur! s’écria M. Auguste d’un air moitié d’admiration et moitié de regret. Il était galant, intéressant, il s’exprimait bien. Encore deux affaires comme la sienne, et je me retirais dans mes terres. Ah! si le huis clos n’existait pas pour certains attentats! quelle source de fortune! je serais millionnaire. Tout le monde en veut: c’est le fruit défendu.»
Une espèce de pleutre ballottant dans un immense habit noir boutonné jusqu’au col, et dont les jambes flageolaient, vint interrompre M. Auguste au milieu de ses regrets. C’était son clerc. Cet homme le remplace lorsqu’il y a plusieurs affaires intéressantes le même jour; il lui recrute des clients, il lui procure des affaires, car M. Auguste joint à son industrie celle de défenseur officieux aux justices de paix; il fait en outre des mémoires et des pétitions aux ministres.