VII
LE PÈRE PUTATIF.—LES VIEUX RUBANS.—L’ATELIER DES ÉCLOPÉES.—LE BERGER EN CHAMBRE.—UN DERNIER MOT SUR LES ANGES GARDIENS.
Il y avait chez M. Hébard un homme robuste, quoique grisonnant, à l’œil ouvert, à la parole brève. Il était boutonné dans une longue redingote bleue; il portait la moustache en brosse et l’impériale longue de trois pouces. Pour celui-ci, il n’y avait pas moyen de s’y tromper: tout le monde, en le voyant, même sans habit militaire, eût deviné qu’il avait été soldat.
Il se nomme le comte de ***: c’est l’ancien soldat, maître boulanger d’un régiment de ligne, auquel M. Hébard doit sa fortune. En sortant du service, il s’est souvenu de sa connaissance de Montargis, et il est venu à Paris; sa première visite, avant d’arrêter un logement, fut pour son ami de hasard, qu’il croyait trouver tirant le diable par la queue. Jugez de son bonheur, lorsqu’au lieu de ce qu’il pensait il trouva le bien-être et l’aisance. M. Hébard, qui possède entre autres vertus la reconnaissance poussée à sa quatrième puissance, reçut son homme, comme on dit, à bras ouverts. Le soldat-boulanger avait 300 francs de pension pour ses services: c’était suffisant pour le tabac. Mais il lui fallait un emploi pour vivre. Le fabricant de pain d’épice lui offrit un logement et la table pendant le temps qu’il mettrait à chercher une place. L’ami accepta, comme de juste; il accepta même avec empressement, promettant de se mettre en course dès le lendemain. Les places sont rares, fort rares, il paraît, à Paris, car il y a quinze ou dix-huit ans de cela, et l’ami n’a pas encore trouvé à employer ses talents, et il demeure toujours dans la même chambre; il y est toujours en camp volant, car il doit toujours se mettre en quête d’un emploi demain.
M. le comte de *** gagna bientôt de l’argent, il eut une industrie très lucrative: il se fit père putatif! il reconnaît les enfants qui n’ont pas de père officiel.
Étant en garnison à Givet, un jeune officier du régiment de M. le comte de *** séduisit une jeune fille. Il appartenait à une famille noble et riche; sa fortune dépendait d’un oncle qui n’aurait jamais souffert une mésalliance. L’amant heureux savait que la moindre infraction aux préjugés aristocratiques de son oncle serait une exhérédation. Pendant ce temps, la jeune fille se désolait; elle voulait un nom pour son enfant. L’officier lui disait bien qu’Eugène, Alfred, Arthur, étaient des noms charmants, et qu’en y joignant Didier, Bertrand ou Martin, on pouvait faire un homme complet, ayant deux patrons intercédant pour lui dans le Ciel, et toutes les apparences d’une famille comme beaucoup de bourgeois de la plus fine bourgeoisie. Mais la belle ne voulait rien entendre; elle voulait un nom sérieux, avec une particule nobiliaire pour le moins.
Que faire en telle occurrence? Un jour qu’il était de semaine, on fit l’appel devant lui. Tout à coup il entendit le nom superbement historique du soldat-boulanger. Il se fit présenter le soldat porteur d’un si beau nom; il le combla de bienfaits en lui payant une goutte à la cantine. Il s’inquiéta de sa famille, lui fit des offres de services; enfin, après bien des détours, il finit par lui proposer de le substituer en ses lieu et place et de lui faire présenter le marmot à venir chez monsieur le maire.
Notre homme fit des objections; mais le jeune officier sut mettre fin à ses scrupules en lui glissant trois louis dans la main, lui promettant une égale somme pour le jour de la présentation. Monsieur le comte n’avait jamais soupçonné qu’il pût y avoir des objections contre de pareils arguments: il ferma la main et ne dit plus mot.
Le soir, l’officier se présentait devant sa larmoyante victime et lui disait que son fils serait en possession d’un titre de comte, qu’il serait reconnu et porterait un des plus vieux noms de France. Cette nouvelle fit merveille: car, malgré toutes nos révolutions, les femmes tiennent encore énormément à la noblesse. Le prestige de l’aristocratie nobiliaire s’est complètement conservé dans les arrière-boutiques.
Quelques mois après, les cloches de Givet sonnaient à toutes volées: on baptisait le jeune vicomte Olivier de ***. Il va sans dire que l’officier était parrain.